Histoire d'eaux



Troyes ville de pestilence


En 1881, une analyse officielle pour la qualité de l’eau à Troyes est demandée par le Comité de Défense des eaux de Sources. Elle est réalisée par M. Neuville, pharmacien, qui a procédé aux mêmes examens pour la ville de Paris. Il en résulte qu’à cette époque, une goutte d’eau de Seine renfermait 17 éléments étrangers différents, dont des espèces d’algues de la famille des diatomées qui forment sur l’eau, des masses gélatineuses colorées, des débris de crustacés, des genres d’éponges fibreuses, des poils, des fibres de coton, des débris ligneux, des dépôts organiques et terreux …    

 

En 1897, Troyes jouissait d’une déplorable réputation sanitaire. Elle était un lieu de prédilection pour la fièvre typhoïde, devenue  une affection endémique, et l’état-civil enregistrait des décès, durement ressentis.

 

         La suspicion pesait surtout sur l’eau des puits, et l’eau de Seine supportait des accusations que nulle preuve ne venait étayer. Dès 1888, le Docteur Toinot, un maître en la matière, désignait la ville de Troyes comme le foyer permanent de maladies endémiques et épidémiques : « L’eau que l’on boit à Troyes, qu’elle provienne de la canalisation municipale ou qu’elle provienne des puits particuliers, est une dilution de matières fécales ». L’éminent docteur étayait ses affirmations, courageuses pour l’époque : «  La prise d’eau sur la Seine est souillée par les immondices des rus et traversins sur lesquels sont établis latrines et lavoirs. Les puits particuliers ou publics absorbent les matières impures dont le sol est imprégné ».

          Un exemple : en 1895, une demoiselle Mercier, atteinte de typhoïde est transportée à l’Hôtel-Dieu où elle y succombe. Mais, auparavant, son linge souillé avait été lavé à la pompe commune. L’eau de lessive s’était répandue par le caniveau dans la rue Simart. Les puits du quartier étaient alors contaminés et la maladie prenait une grande extension. Dans les maisons de cette rue, plusieurs malades moribonds étaient couchés dans le même lit, alors que le reste de la famille prenait ses repas dans la même chambre dont l’air était vicié.    

 

         La lutte préventive était surtout menée par l’Armée qui déplorait de voir décimer sa garnison troyenne. En effet, l’année 1896 avait connu un rebondissement du mal. Sur 89 soldats atteints, 13 avaient succombé (cliquez dans «  Epidémies » puis « La fièvre typhoïde »). Devant ce funèbre bilan, le général Hervé, commandant le VI° Corps d’Armée, ressentait au plus haut point le devoir de préserver ses hommes. Il faisait alors part de ses appréhensions au Préfet de l’Aube. En lui confiant combien le déplorable état sanitaire de Troyes le préoccupait gravement, il voulait en éviter les conséquences sur le contingent.

 

         La caserne de cavalerie, appelée Songis, fort bien aérée, à l’écart de la ville, et alimentée par l’eau des graviers, ne donnait guère prise à la maladie.

 

         Il n’en était pas de même de la caserne d’infanterie de Beurnonville. On y buvait l’eau de Seine, au milieu d’un foyer d’infection, et elle subissait de cruelles atteintes.

 

         Cette constatation permettait au général, sans qu’il s’attarde aux polémiques médicales, de mettre nettement en cause la mauvaise qualité de l’eau. Le Préfet lui répondit de temporiser, en lui assurant que le service, retardé par l’échec du réservoir, allait bientôt reprendre, et qu’il en résulterait une très probable amélioration. Mais le chef de corps, conscient de ses responsabilités, répondit : « Je n’ai pas à apprécier les causes du retard, mais à en prévoir les conséquences ». Or, ces conséquences redoutables motivaient une mise en demeure. On ne badine pas avec la santé des hommes. 

 

C’est à tel point qu’après maints avertissements, le commandant d’armes consigne les cafés à la troupe. L’interdiction devant durer tant que qu’on ne servira pas de la meilleure eau. Les « bistrots », privés d’une excellente clientèle, donnent de la voix. Leur mécontentement s’exprime énergiquement. Or, ils représentent une catégorie d’électeurs à ne pas mécontenter. Un conseiller municipal affiche des sentiments patriotiques, directement intéressés : « A quoi peuvent servir, dit-il, des troupes qui ne rapportent rien au commerce local ? ». Et il se retourne aussitôt contre l’autorité militaire en s’écriant : « Faisons voir à ces gens-là que nous avons de la barbe au menton ».

 

Le maire M. Mony, qui avait acquis la réputation d’un fin matois comprend qu’il faut à tout prix servir une eau non décriée.

 

Mais, le général tranche : « L’autorité militaire va se trouvée forcée d’étudier le transfert définitif du 19° Bataillon de Chasseurs dans une ville plus hygiénique ».

 

Cette injonction, transmise au Conseil municipal, y cause un gros émoi. On n’imaginait pas une ville sans soldats, alors que ceux-ci y apportaient l’animation et y supportaient de multiples dépenses.

 

Le maire M. Mony fit prélever, avec toutes garanties, une certaine quantité d’eau de Sine à la borne-fontaine de l’Hôtel de Ville. Analysée à Paris, avec toutes les formes, l’échantillon ne révéla aucun trouble, et surtout, aucun germe typhique n’y apparaissait. En conséquence l’eau que buvaient les Chasseurs à pied était parfaitement saine, et l’autorité municipale ne voyait pas ce que l’autorité militaire pouvait lui reprocher.

 

Pour plus de sûreté encore, M. Mony, pour désarmer les critiques, proposa de dégager la caserne d’infanterie par quelques démolitions, car son voisinage pouvait la placer dans de mauvaises conditions de salubrité.

 

Le Conseil municipal fit adopter à l’unanimité ce texte : « Le Conseil regrette que l’autorité militaire fasse reposer, sur une simple hypothèse, les causes de l’épidémie qui règne à Troyes, et la prie d’en faire étudier ces causes par le corps de santé militaire pour voir si elles ne proviennent pas de la caserne ».  Le Conseil pensait que les permissionnaires rapportaient le bacille des quatre coins de la France et qu’ils infectaient ainsi la ville. Opinion toute imaginaire qui ne s’appuyait sur aucune constatation véritable.

 

Le médecin général inspecteur Dujardin-Baumetz fut envoyé à Troyes pour visiter la caserne. Il y trouva un état sanitaire excellent, contrastant avec celui de la ville.  Son rapport en expliqua les raisons. L’eau suspecte avait été assainie. Après de multiples essais, on avait choisi le meilleur système de filtres pour en neutraliser les éléments dangereux. Par ces précautions, les soldats recevaient une eau, non seulement filtrée, mais encore bouillie et de plus aromatisée. De la sorte, ils n’étaient pas tentés d’en rechercher une autre.

 

Au plus fort de l’épidémie, pour éviter la contagion, des contingents avaient été envoyés par roulement, dans d’autres casernements de l’Est. Certains avaient participé à des manœuvres dans les Vosges, pour les éloigner de la ville. D’autres couchaient dans des camps,  sous la tente. La préservation avait été prise au sérieux et les heureux résultats fournissaient une éloquente réponse infligée aux conseillers troyens. 

 

A l’inverse, la typhoïde sévissait parmi la population civile.

 

Finalement la science médicale parvint à dénoncer la cause du mal, et dès que son bacille fut découvert, il fut combattu et la typhoïde cessa. 

 


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