Histoire d'eau


Troyes a déjà son adduction d’eau, il y a plus de 20 siècles, quand l’empereur romain fait de notre ville, la capitale des Tricasses. Les ruines, retrouvées boulevard Victor Hugo en 1962, indiquent qu’un aqueduc arrivait dans cette partie dominante de la ville, et montrent l’importance de la cité Tricasse ! 

En 356, Julien, empereur romain, vient dans les Gaules faire un séjour à Paris, en passant par Troyes, et dit : « la Seine est presque toujours au même état, sans enfler ou diminuer considérablement en hiver et en été. L’eau en est très pure et très agréable à boire, ce qui est d’un grand secours aux habitants…». Saint Sidoine Apollinaire, préfet de Rome, puis évêque de Clermont, entretenait une correspondance régulière avec notre saint Loup, évêque de Troyes et faisant fonction de maire. Ce dernier écrit vers 456 : « l’eau de ma fontaine est si fraîche, qu’en été elle embue le verre, et me procure un plaisir que rien ne saurait dépasser ».

Bientôt, Troyes trouve dans ses puits de faible profondeur l’eau de bouche qu’elle consomme, mais la boisson est trop souvent douteuse, parce que les averses délavent les ordures stagnantes dans les rues et les cours, qui parviennent par infiltration à la nappe souterraine. La ville n’a que des eaux insalubres pour les besoins de ses habitants, et, pour les remplacer, l’eau de Seine est amenée. La dérivation de la Seine, au-dessus de la ville de Troyes, fut une haute conception d’économie politique. On peut dire qu’au XII° siècle, la Seine fournit l’eau suffisamment, en toutes saisons, pour tous les usages, ainsi que pour combattre les incendies.

En 1177, dans Lancelot, le Chevalier à la charrette, notre poète Chrétien de Troyes déclare qu’il faut savoir donner l’eau « sans penser à la ménager ». Mais, pendant quatre siècles, on cherche le remède à la mauvaise qualité de l’eau des puits et canaux de notre cité, dans l’établissement de fontaines alimentées par des eaux saines et pures. Pendant quatre siècles, on suit la trace des efforts dirigés vers ce but, par ceux qui ont en charge les intérêts communaux et par tous les citoyens qui se dévouent pour le bien public. Mais que de temps perdu, principalement par la faute de ceux qui ne veulent pas dépenser d’argent pour cet important problème.

En 1419, un grand nombre de puits publics sont creusés, mais plus dans le but de favoriser les secours contre l’incendie, que de servir aux besoins privés des habitants.

La mention la plus ancienne, dans les registres municipaux, relative à la question des eaux, remonte à 1495. Le Conseil de ville fait étudier s’il y a possibilité d’amener en ville l’eau de la fontaine de Nuisement près de Torvilliers. Fin mai, des travaux sont ordonnés dans le but d’étudier « si les fontaines qui sont à la Malmaison près de Torvillers et la fontaine qui est à la Grève se pourraient tirer dedans cette ville de Troyes ». Des charpentiers, des manœuvres, des terrassiers sous la conduite de Jehan Guaylde (le fameux architecte du Jubé de Sainte-Madeleine), y travaillent à niveler les fontaines, à creuser une tranchée pour trouver d’autres fontaines. L’abbaye de Clairvaux renferme alors dans ses murs un religieux d’une compétence notoire dans l’art hydraulique, « le convers de Clervaux », qui va voir les fontaines avec une escouade d’ouvriers. Il affirme que les sources d’eau sont suffisantes pour venir à Troyes. Quelques jours plus tard, deux fontainiers de Paris, Jehan Besoing et son aide, arrivent à Troyes, pour inspecter pendant huit jours les sources de la Malmaison.

Le 6 août, le fontainier rapporte que cette fontaine fournira de l’eau à Troyes en tout temps et saisons. Les sondages ont été bien exécutés, les niveaux exactement relevés, l’eau est abondante et promet de l’être davantage, et le maire s’en réjouit, quand des gens « jaloux et malintentionnés, qu’on voit en toutes circonstances placer leurs rancunes au-dessus de l’intérêt public », demandent si les fontaines fourniront la même quantité d’eau toute l’année, pendant chaque saison, durant les étés les plus secs. Des expériences sont réalisées et il n’y a aucun doute sur la réussite finale et complète du projet.

Le 13 août, la quantité d’eau est reconnue suffisante,  et le 17 septembre, le Conseil de Ville vote ce projet à l’unanimité. Malgré cela, aucun des travaux ne sont réalisés. Deux ans plus tard, Jehan Guailde visite à nouveau la fontaine de la Malmaison ou de Nuisement, dans le but de s’assurer si ses produits peuvent alimenter suffisamment la ville d’une eau pure.

Le 31 mai 1629, Etienne Richot, ingénieur-fontainier du roi (né à Troyes), devant le Conseil de ville et une assemblée de représentants du clergé, de la justice, se déclare « désireux de rendre quelque agréable service à cette ville de Troyes » Il demande l’autorisation de faire venir l’eau de la fontaine située entre Torvilliers et la chapelle de Saint-Hippolyte, sans aucun frais pour la ville. Elle pourrait servir tant à l’usage humain, qu’au nettoiement des rues de la ville, et faciliterait le secours incendie. E. Richot fournirait tous les matériaux, ne demandant à la ville que du personnel pour creuser les tranchées. Il ne réclame pour lui que l’autorisation de vendre le surplus de l’eau qu’il amènera, aux particuliers de la ville et des faubourgs qui le souhaiteraient. Les concessions à faire aux habitants suffiraient pour couvrir ses dépenses, sauf ceux de main-d’œuvre.

Le 5 septembre 1643, Claude Denis, ingénieur fontainier ordinaire du roi, donne au maire de Troyes un projet qui reprend celui de Richot. Cet ingénieur hydrographe a une très grande renommée. Il est né à Troyes en 1596, et a acquis une célébrité dans l’art de conduire les eaux à une destination voulue. Il reçoit d’ailleurs de Louis XIII des marques particulières d’estime. Sous Louis XIV, il est nommé premier fontainier de la Cour, et chargé de diriger les eaux de Versailles et de Saint-Cloud, magnifique travail qui fait encore aujourd’hui l’admiration de la France et de l’Etranger. Claude Denis donne au Conseil les avantages de son  projet : 

« 1) Par la qualité des eaux de Nago qui, de la plus grande légèreté, sans odeur, sans saveur, sans couleur, sans aucun mélange d’impureté, qui annoncent au premier coup d’œil la perfection, grâce à l’analyse rigoureuse faite.

2) Sur l’exemple des Romains, qui préludaient constamment à l’établissement d’une ville ou d’un camp par l’examen des entrailles des animaux vivants sur le terrain qu’ils avaient en vue : si ces entrailles étaient viciées, ils en attribuaient la cause à la nature des eaux, et jetaient les yeux sur d’autres cantons.

3) Sur la très pernicieuse qualité des eaux de puits qui fournissent alors à la boisson de toute notre ville : qualité constatée par le témoignage qu’en rendirent les médecins de Louis XIII pendant le séjour de ce prince à Troyes, et par celui de la Faculté de Paris sur une maladie épidémique qui vient de dépeupler Bicêtre, qui a toute les apparences de la peste, mais qui n’a d’autres causes que dans la mauvaise qualité de l’eau de puits.

4) Sur la position des fontaines de Nago relativement à la Ville où on veut les amener.

5) Sur le besoin d’eau pour le service des incendies dans une ville presque entièrement bâtie en bois, et qui, dans le siècle précédent, réduite en cendres pour la meilleure partie, pense que de la Troyes en Champagne devenir, faute d’eau, la Troyes fameuse de l’Asie. Denis, comme Richot, réclame seulement, en dehors de l’ouverture des tranchées, la disposition de l’eau qu’il se réserve de vendre aux particuliers, après l’approvisionnement complet des fontaines. Ses propositions entraîneraient une dépense de 20.000 écus, non compris le transport des matériaux exécuté par corvée, mais elles ne sont même pas mises en discussion au Conseil. Au début du XVIII° siècle, un ingénieur-architecte troyen, très versé dans l’hydraulique, Lécorcher, reprend le projet d’Etienne Richot et souhaite l’exécuter moyennant une somme de trente mille livres. Pour mieux faire ressortir la nécessité des eaux se sources, il trace un exposé complet des dangers qu’offre l’usage de l’eau des puits. Ainsi éclairés sur ces dangers, les Troyens commencent à se mettre à l’eau de rivière, et c’est le seul résultat de cette tentative de Lécorcher. Les bourgeois fortunés se servent alors de fontaines filtrantes en cuivre, destinées à débarrasser le liquide de ses impuretés.

Dans le cours du XVIII° siècle, la mauvaise qualité de l’eau bue par les habitants de notre cité devient tellement notoire, que le grand Dictionnaire de Géographie portant le nom de La Martinière consacre à la ville de Troyes, un article où l’on relève par exemple : « Les habitants qui boivent l’eau de cette ville sont sujets aux écrouelles (ou scrofules, tuméfaction des glandes du cou et détérioration générale de la constitution), et ceux qui sont aisés se font apporter pour leur usage de l’eau de la rivière Seine…». Nous savions déjà qu’au X° siècle, boire l’eau douteuse des puits faisait contracter la maladie de la pierre aux enfants, tandis que les adultes se plaignaient des écrouelles ainsi que des goitres. Les annalistes troyens renchérissaient en ajoutant que les eaux de puits engendraient non seulement des écrouelles, mais  « occasionnent aussi les goîtres, ces difformités qu’on apercevait si fréquemment dans notre ville… ».

En 1762, M. Musson, ingénieur habitant Troyes, dresse un mémoire sur la dérivation des sources de Nago ou de Saint-Hippolyte. Pour lui, les fontaines de Nago doivent couler d’elles-mêmes dans la ville de Troyes : « la source principale ne tarit jamais, ses eaux sont d’une légèreté égale à celle de la Seine… le terrain offre une pente suffisante pour amener ces eaux avec succès et dans une quantité très suffisante pour tous les usages auxquels on voudra les appliquer… 40.000 livres de dépense suffiront…». Un généreux citoyen, M. Vauthier, ancien échevin, s’engage à verser un don de deux mille écus pour l’entreprise, et l’exemple est suivi par plusieurs autres personnes. En mars, un tract est distribué, demandant aux particuliers intéressés, de souscrire, à partir du 20 et jusqu’au 1er mai, à un minimum de « quatre lignes d’eau payées soixante quinze livres chaque ». Des adversaires, opposés au projet, parce qu’ils ne peuvent l’exploiter eux-mêmes, le font capoter, et les Troyens continuent à boire l’eau de la Seine et de leurs puits. Cette même année, M. de Montrocher alors sous-ingénieur des ponts et chaussées de Champagne, propose un autre point de vue pour l’établissement des fontaines, il donne la préférence à l’eau de la Seine, et une souscription est ouverte le 20 mars.

En 1766, un nouveau prospectus est édité, mais n’a pas plus de succès.

Enfin, en 1772, le premier projet est renouvelé, mais il y a encore des opposants et il est de nouveau abandonné. Tous les projets ont leurs partisans et leurs adversaires. Une polémique très vive s’engage régulièrement, et on imprime des mémoires de tous côtés. L’un d’eux, faisant allusion aux nombreux canaux qui sillonnent la ville, dit : « Nageant au milieu des eaux, éprouverons-nous toujours le supplice de Tantale ? ». De nouveaux projets surgissent, et en 1795, il est question, sans plus de succès, de l’établissement de fontaines publiques.

En 1806, l’administration municipale de concert avec M. Charles Liborel, ingénieur géographe et ingénieur des ponts et chaussées dans notre département, choisit l’intérieur d’un souterrain de la Tour-Boileau pour y établir un puits artésien.

En 1808, des plans, des devis sont dressés de nouveau et soumis à l’approbation municipale. En 1828 et 1829, les malheurs et les pertes causés par l’invasion étant réparés, le préfet et le maire demandent un avant-projet pour la distribution de l’eau de la Seine dans tous les quartiers de la ville à l’ingénieur Talabot. Il est préconisé de pomper l’eau buvable dans le bras artificiel de la Seine, coulant sous les remparts du Quartier-Bas : « Avec la vapeur de la force motrice d’une des usines avoisinant la ville, l’eau serait élevée suffisamment pour desservir toutes les habitations ». Ce projet reste encore sans effet, la situation financière en entravant l’exécution.

En 1830, M. Delaporte, pharmacien est chargé par le maire, d’analyser une certaine quantité d’eau de la Vienne, prise au bas des remparts du Fort Chevreuse. Son analyse prouve que l’eau de la Vienne est propre à tous les usages domestiques, et qu’elle ne contient qu’une petite quantité de substance organique, ne l’empêchant nullement d’être une boisson très saine, d’autant qu’il est probable qu’un cours un peu plus long, si on l’amenait en ville, l’en débarrasserait presque entièrement, et que dans son état actuel, elle en contient moins que l’eau que l’on boit en diverses localités, sans inconvénient.

A la demande du maire Etienne Vauthier, la Société Académique nomme en 1843 une Commission spéciale, chargée d’étudier tous ces problèmes d’eau. Elle étudie le projet de M. Deniel, ingénieur civil, consistant dans une prise d’eau de la Seine, en amont de la ville, amenée au moyen d’un canal, depuis Courcelles jusqu’à un réservoir construit sur le point le plus élevé de Croncels. M. Deniel propose d’employer à des irrigations, et même à la mise en mouvement d’une roue hydraulique, l’excédent d’eau fourni par le canal. Cette même année, le Conseil examine également un avant-projet de M. d’Anthenay, ingénieur des ponts et chaussées, par lequel il offre, au nom de la commission des hospices, de céder à la ville l’usine de la Paresse dans les conditions suivantes : l’eau puisée dans la Seine serait élevée dans un réservoir par le jeu de l’usine, et distribuée ensuite dans les différents quartiers de la ville à l’aide de conduites en fonte. M. Abbadie, ingénieur, qui a établi des fontaines à Toulouse est mandé à Troyes sur les indications du préfet, qui fait tout ce qui est en son pouvoir pour arriver enfin à une solution désirée depuis si longtemps.

Le 3 novembre 1851, le Conseil reçoit un projet d’établissement de bornes-fontaines. Afin de ne pas restreindre dans des limites trop étroites la force motrice dont nous avons besoin, le chiffre de 36.000 habitants est retenu (les communes de Saint-Martin et Sainte-Savine inclues), à raison de 100 litres par habitant et par jour. La force motrice serait donc fournie par deux machines, et il serait projeté d’alimenter des bornes-fontaines dans tous les quartiers de la ville. Enfin, un réservoir serait nécessaire pour la régularité du service. Lors de la séance du 16 avril, de la Société d’Agriculture de l’Aube dont il est membre résidant, M. Gréau, ancien élève de l’Ecole Polytechnique, donne lecture d’un rapport analytique (qu’il a déjà donné le 7 novembre 1807) sur les eaux des fontaines Napoléon et Nago, et sur celles de la Seine et des principaux puits de la ville de Troyes. C’est la Société Académique de l’Aube, qui lui a confié cette tâche délicate. Ses conclusions sont :- parfaite qualité de la source de Nago, - l’eau de la Seine, puisée dans un courant très rapide, près du pont de la Paix, offre les mêmes propriétés physiques, - mais pas celle prise dans la pompe d’un porteur d’eau, qui s’approvisionne sur les bords, et qui dégage une matière végéto-animale d’odeur fétide,- l’eau de la fontaine Napoléon est semblable à celle de Nago. Malgré ces belles démonstrations scientifiques de la mauvaise qualité des eaux de Troyes utilisées jusqu’alors, et la possibilité évidente, incontestable, d’en avoir d’excellentes à bref délai, l’argent manque au moment propice, après que 30.000 francs ont été dans le passé dépensés en pure perte, puisque les travaux n’ont jamais été terminés.

Ces conclusions sont adoptées lors du conseil du 25 mai 1852. Le 7 juillet, le Conseil décide qu’il sera établi deux machines à vapeur, que les tubes auront le diamètre nécessaire pour l’alimentation de 36.000 habitants et qu’il n’y aura qu’un seul réservoir.

 

Cette même année, un citoyen généreux, Jaillant Deschainets, lègue à la Ville 400.000 f pour installer 138 bornes-fontaines, 66 bouches sous trottoir, 19 vespasiennes, 4 cascades dans les jardins publics, et 525 abonnés desservis. Fini de tourner la manivelle pour remonter une eau vaseuse. Il suffirait de presser sur un bouton pour remplir le seau !

 

En 1856, l’eau de la Seine se répand enfin dans tous les quartiers de la ville, par deux machines à vapeur, qui font monter l’eau jusqu’au réservoir du Ravelin.

En 1894, la Ville de Troyes achète Servigny, domaine de 163 hectares, où coulent les sources de l’Ource et de Mores. 760 traités amiables sont conclus pour le passage des canalisations sur Saint-Julien, Bréviandes, Buchères, Clérey… Ce réseau de 63 kilomètres va permettre de desservir tous les habitants. Le réservoir semi-enterré de 30.000 mètres cubes des Hauts-Clos est construit.

Mis en eau le 14 mai 1896, dès que l’eau atteint 5 mètres, des fissures apparaissent, jusqu’à un jet d’eau de 5 litres par seconde, et s’écoulent jusqu’au faubourg Croncels, devant de nombreux badauds accourus. L’arrivée en trombe des eaux ont déséquilibré la construction.

De 1946 à 1967, il est procédé à la construction de nouveaux puits de captage de Courgerennes. Enfin, un réservoir surélevé de 6.000 m3, ainsi qu’une station pompant l’eau du réservoir semi-enterré pour l’élever, sont décidés et mis en service en 1970. Cet édifice culminant à 65 m, pèse 14.000 tonnes, et est composé de 2 cuves de 3.000.000 litres d’eau. Aujourd’hui, sont produits 8.766.000 m3 d’eau, avec un stockage de 37.500 m3, 10.372 branchements et compteurs, 187.140 mètres de canalisations, 20.130 factures d’eau par an, 165 prélèvements d’eau pour analyses par an, 81.612 habitants desservis.

En 2003, sont produits 9.184.000 m3, mais en 2004, seulement 7.996.000 m3.

 

Remercions nos maires Henri Terré et Robert Galley, qui ont su prévoir un large approvisionnement de la ville en eau. Ainsi, même lors des canicules de 2003 et 2015, nous sommes la seule ville où le Préfet n’a pas rationné l’eau !

 


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