Les Crimes


J’avais trop d’amants, mon mari égorge une inconnue

Si je la retrouve, je la tue ! ", répète Gilles Livet parcourant les rues de Troyes à la recherche de sa femme. Il erre, une feuille de papier froissé à la main, cet après-midi de juillet 1970. " Elle a fini par me tromper ! En ce moment, elle est dans les bras d’un autre. Je me suis sauvé de l’hôpital psychiatrique pour retrouver ma femme ". Il vérifie l’adresse de l’hôtel où un homme offre à sa femme de le retrouver. Quelques minutes plus tard, il entre dans le petit hôtel, grimpe l’étage quatre à quatre et tambourine à toutes les portes en hurlant le nom de sa femme. C’est au milieu des protestations et des cris des autres locataires, qu’il finit par retrouver Marie-Thérèse, cachée derrière une porte. Son amant a déjà pris la fuite. Deux heures plus, tard, dans le car de police qui le reconduit à l’hôpital psychiatrique de Brienne-le-Château, cet homme de 32 ans songe que sa vie est brisée. En 1959, à 18 ans, il rencontre Marie-Thérèse à Romilly-sur-Seine. Il fait un stage d’ouvrier plâtrier, et rencontre tous les jours la jeune fille en passant devant chez elle. Ils finissent par se parler, par sortir ensemble quelquefois. Gilles, deux ans plus tard, la revoit à Troyes. Il parvient à vaincre sa timidité pour lui proposer d’aller danser. Quand il l’embrasse furtivement, elle ne le repousse pas. Un jour, il lui rend visite, à mobylette car elle habite en dehors de Troyes. Elle l’accueille avec gentillesse, et lui sert même à dîner. Quand il se décide à partir, un terrible orage éclate : " Reste ici ", lui propose-t-elle. Allongé près de Marie-Thérèse sur l’unique lit de la maison, il se penche soudain vers elle, et l’embrasse. La jeune femme s’abandonne. Il décide de ne plus jamais la quitter et de s’installer chez elle. Gilles repense à ce très court bonheur, dans le car de police, les mains liées derrière le dos. " Je n’ai pas du tout la même vision de notre rencontre, confie Marie-Thérèse. Quand je me donne à Gilles, un soir où je me sentie trop seule, quelle terrible déception ! Il se montre un amant brutal. J’avais connu un homme avant lui, il s’appelait Jean-Philippe. Je l’ai rencontré à 17 ans au bal, à Romilly. J’étais pensionnaire chez les sœurs, au cours de l’Ecole Ménagère, et je ne pouvais le voir que le dimanche ou pendant les vacances. Notre idylle est très pure pendant 2 ans. Puis, quand je quitte le pensionnat, j’ai plus de liberté. Je me donne à lui avec passion, un soir d’été, à la campagne. Il a été un amant merveilleux et tendre pour la petite jeune fille que j’étais. J’en étais folle. Et puis, un jour, il m’a avoué qu’il était marié. Imaginez mon désespoir ! C’est sans doute pour cela que j’ai mis du temps à céder à Gilles, malgré nos relations sexuelles insatisfaisantes pour moi. J’ai accepté de me marier avec lui au bout de deux ans, en 1963, car j’attendais un enfant. Il est resté égoïste et frustre. J’ai trompé Gilles en 1965, puis j’ai connu d’autres amants, qui m’ont vraiment révélé l’amour ". Gilles vit un calvaire pendant plus de cinq ans, il la sent détachée de lui. Des soupçons le hantent. " Ce n’est qu’un copain ", lui dit Marie-Thérèse quand il trouve un inconnu chez lui, en rentrant de son travail. En 1970, il sombre dans une grave dépression nerveuse qui le conduit pour 8 mois à Brienne-le-Château. A son retour en 1972, sa femme dit son intention de divorcer. C’en est trop pour lui. Il tente de se suicider. " Gilles, pourquoi as-tu fait ça ? ". " Je n’ai plus qu’à mourir, puisque tu vas me quitter ". Marie-Thérèse lui promet qu’elle ne partira pas, qu’elle restera avec lui : " Quand je l’ai vu, couché sur notre lit, le sang giclant partout, dit Marie-Thérèse, j’ai remis notre séparation à plus tard, à condition qu’il ne cherche plus à avoir des rapports sexuels avec moi ". Remis de sa tentative de suicide, Gilles retrouve sa femme continuant à se refuser à lui. Un jour de novembre 1969, elle disparaît. Gilles apprend qu’elle est en Suisse. Elle y reste un an. Mais il sait aussi qu’elle revient tous les trois mois à Troyes. A chacun de ses séjours, il la traque, et quand il se trouve devant elle, il ne peut s’empêcher de la brutaliser. Il n’a qu’une idée en tête : se venger de Marie-Thérèse. Il apprend qu’elle vit avec un restaurateur qui la comble de cadeaux. Peu après, des amis l’informent qu’elle a quitté son amant pour un autre, encore plus généreux. Pendant 5 années, Gilles vit le départ de sa femme comme un cauchemar. Il nourrit l’espoir qu’elle lui reviendra un jour. " Il ne pouvait supporter de me savoir heureuse avec quelqu’un d’autre ! confesse Marie-Thérèse. Ni que je reçoive d’argent en contrepartie de mes faveurs. Quand je pense que c’est une inconnue qui a payé pour moi... ". Ce samedi après-midi 19 janvier 1974, il pousse la porte du café Poussin, et s’installe près d’un groupe de jeunes. Gilles décide de leur parler. Vers 19 h 15, les frères Vangeel partent, attendus pour dîner. Les deux autres garçons proposent aux deux jeunes filles qui les accompagnent, d’aller manger dans leur chambre. Gilles se retrouve seul à nouveau. Le patron du café lui indique où trouver ses nouveaux copains : " Ils sont à côté, chez Madame Dricot, 29, Place Alexandre Israël ". Gilles sonne, une dame lui ouvre. Il explique pourquoi il est venu : " Je suis Madame Dricot, la propriétaire. Venez, je vais vous conduire chez eux ". Gilles se réjouit que ses nouveaux amis lui proposent de passer la soirée avec eux. Ils mangent et Madame Dricot accepte de boire un verre. Le souvenir de sa femme le hante à nouveau. " Gilles a été très sympathique, raconte un des jeunes gens. Il parlait de sa femme qui le croyait minable. Il prétendait qu’au contraire, on le surnommait Gueule d’Amour. Il s’adressait plus particulièrement à Suzanne Dricot en nous parlant de ses exploits sexuels. C’est elle qui nous a proposé : " Et si on dansait ?". Ils redescendent vers son appartement. Elle leur a promis de bons disques et des boissons fraîches. Il danse sans arrêt avec Madame Dricot, qui se laisse faire lorsqu’il tente de l’embrasser. " Il y avait 4 garçons pour 3 filles disent les jeunes gens. Alors, on a décidé d’aller au village de jeunes travailleurs Copainville. Suzanne dit : "Je reste ". Gilles a dit alors : " Je reste aussi ". Il est 2 h du matin quand nous rentrons. André crie" Vous avez vu, dans l’escalier ? Il y a du sang partout ! Allons voir chez Madame Dricot, il y a de la lumière ! ". Nous voyons Gilles, éclaboussé de sang. " Qu’y a-t-il ? Qu’as-tu fait ? Où est Madame Dricot ? ", " Elle dort là-bas ". C’est un vrai cataclysme. Tout est cassé, renversé. Quand nous arrivons dans la seconde pièce, nous sommes glacés d’horreur "."« Mais elle est morte ! hurle Joël. Tu l’as tuée ! ". Madame Dricot baigne dans une mare de sang. Gilles nous dit : " Je n’ai plus qu’à attendre ". La police arrive. " Je ne me souviens de rien, dit Gilles. Il y a eu une bagarre ". Il répète la même chose au juge Poignard, qui l’inculpe d’homicide volontaire. Il est écroué à la prison de la rue Hennequin. Sa raison a-t-elle vacillé au point d’en faire un meurtrier sadique et déchaîné ? Suzanne Dricot, en se refusant à lui, a-t-elle exacerbé les désirs de vengeance qu’il éprouvait vis-à-vis des femmes, depuis que le départ de la sienne l’avait rejeté dans la solitude ? Dans sa cellule, Gilles Livet ne réalise toujours pas quel enchaînement tragique de faits l’a amené à provoquer un drame aussi sanglant.

Rechercher sur le site :

Sur le bandeau du  bas de chaque page, vous cliquez sur "Plan du site", qui est la table des matières, et vous choisissez le chapitre qui vous intéresse. 

Cliquez sur "Nouveaux chapitres"  vous accédez aux dernières pages mises en ligne.