Histoires d'eaux


Le projet Chabal


Lac de la Forêt d'Orient
Lac de la Forêt d'Orient

 

Dès le milieu du XIX° siècle, le problème de la protection de Paris contre les crues est posé. La première définition des travaux qui seront exécutés, revient à un industriel, Henri Chabal, ingénieur de l’Ecole Centrale de Paris, promotion 1892. En 1910, une importante crue de la Seine inonde Paris. Le département de la Seine projette alors la construction, en amont, d’un réservoir capable d’accumuler les eaux superflues de la Seine, en hiver, et la rendre au fleuve en été. Les sols imperméables de la Champagne humide étant parfaitement adaptés à la création d’un tel lac, l’idée de construire une réserve d’eau au milieu de la forêt d’orient nait. Dès 1914, Chabal entreprend une étude sur l’alimentation en eau de Paris. En 1915, il lit l’ouvrage d’Eugène Belgrand (natif d’Ervy-le-Chatel, ayant une rue à Troyes et son nom gravé sur la Tour Eiffel) sur la Seine, entreprend la prospection géologique des forêts du Grand Orient et du Der, et identifie les sites des actuels lacs de Champagne, entre Troyes et Bar-sur-Aube. Albert Caquot, ingénieur des Ponts-et-Chaussées à Troyes de 1905 à 1912 (il a sa rue), avait fait un énorme travail, concernant les fréquentes inondations de Troyes, et Chabal salue ce travail de pionnier, qui conforte ses propres idées.

 

La classe politique locale s’oppose farouchement à ce « projet parisien » qui doit détruire une partie importante de la forêt auboise, qui possède à l’époque, un fort potentiel économique et est considérée comme « la plus belle forêt de chênes de tout l’Est de la France » : 650 millions de mètres cubes d’eau noieraient la Forêt du Grand Orient.

 

Se crée alors, en 1956, le « Syndicat pour la Protection du Bassin de la Haute-Seine et de l’Aube ». Il se trouve que l’emplacement du « réservoir Seine » est mal choisi, qu’il est préférable de rapprocher de Paris les lacs artificiels, qu’il serait logique que notre département comprenne les barrages les moins importants. Le Syndicat se penche sur le problème soulevé par la destruction de 1.600 hectares de forêt, ce serait le manque de bois pour alimenter les scieries de la région et le chômage pour les bûcherons, les débardeurs et les transporteurs : « On peut estimer la perte subie à 6.000 francs le mètre cube, soit un total de 750.000 francs par hectare détruit, soit une perte annuelle de 50 millions. Des rapports de l’Administration des eaux et Forêts font ressortir que l’expropriation des forêts provoquera un effondrement des cours qui pourra s’étendre à toute la zone Nord Est. Ces mêmes services font remarquer que les terrains restants, étant constamment imprégnés d’eau verront baisser considérablement leur qualité forestière et qu’on constatera rapidement la disparition des essences précieuses et leur remplacement par des bois blancs sans intérêt. Les cantons de Lusigny, Piney et Vendeuvre, constituant une des réserves de viande du département, l’humidité provoquée par la proximité d’une réserve de 205 millions de m3 d’eau ne feront qu’accentuer la tendance marécageuse des communes où l’élevage est prépondérant, les prairies se rouilleront et l’herbe sera parsemée de joncs. Le canal d’amenée d’eau, dans une des meilleures régions d’élevage du canton de Lusigny aura quelle incidence ? Les propriétés seront coupées en longueur, soit par le milieu, soit de biais, et il faudra multiplier les grands détours pour y accéder. Les expropriations qui seront effectuées dans la vallée de la Barse et à Mesnil-Saint-Père provoqueront de graves perturbations dans l’agriculture. Il convient de souligner la triste situation qui sera faite à de jeunes agriculteurs de Mesnil-Saint-Père qui, ayant souscrit des emprunts pour moderniser leurs exploitations, les verront amputées de surfaces variables et seront donc condamnés à disparaître sans pour cela être dégagés des obligations qu’ils ont contractées. La vallée de la Seine dans tout son parcours dans le département est le centre d’une production non négligeable de peupliers. La perturbation amenée dans le régime des eaux provoquera la disparition progressive de 4.000 hectares de peupliers en moins de 10 ans. Certaines communes de la vallée de la Seine sont riches grâce à leurs peupleraies. Leur disparition partielle ou totale leur portera un grave préjudice qui se traduira par un déséquilibre de leur budget. La région entre Troyes et Bar-sur-Seine, est une zone résidentielle et touristique, où des installations industrielles et de plaisance se sont implantées tout le long du fleuve. D’innombrables baigneurs et pêcheurs y viennent pendant la bonne saison, ce qui fait prospérer un commerce touristique florissant. L’immersion des forêts et des terres aura sur les budgets communaux une incidence très grave, proportionnée à la superficie des dotes communes et partant, diminuera la valeur du centime. Tout laisse à penser que la Ville de Paris ne paiera pas les impôts fonciers des dites surfaces au taux actuel, et partant, causera un préjudice considérable aux contribuables de ces communes. De plus, dans le projet se trouvent incluses des forêts appartenant en propre à des communes. Celles-ci en tirent un bénéfice : une coupe « extraordinaire », dont la futaie est vendue au bénéfice net des communes, ce qui les aide considérablement dans l’élaboration de leur budget. Les taillis et les houppiers étant distribués aux affouagistes des communes, les coupes ordinaires étant vendues au bénéfice soit des communes, soit des affouagistes. La Ville de Troyes elle-même, n’échappera pas à cette catégorie d’inconvénients, les hospices de cette ville possédant une surface expropriée de 33,66 hectares, il s’ensuivra pour eux la perte de revenu que constitue une production de 1.304 m3 de bois pour les années de 1951 à 1954, soit une valeur de 11.200.000 f environ. Ce revenu disparaissant, la Ville de Troyes sera obligée d’augmenter son aide aux dits hospices. Le Syndicat, ayant examiné la situation faite à la commune de Mesnil-Saint-Père, s’en est unanimement ému. Une statistique indique que le pays est naturellement marécageux, au siècle dernier, qu'il dut combattre des fièvres et procéder à certains travaux : assolement d’étangs, création de ruisseaux d’écoulement. Ces fièvres ne manqueraient pas de réapparaître, puisque le fond vaseux est chargé de moustiques du réservoir serait apparent en août et septembre. Au moment où tous les efforts tendent à freiner l’exode rural, où, tous les maires des petites communes jettent un cri d’alarme sur le drame constitué par l’afflux et le reflux, par trains complets d’ouvriers qui désertent les campagnes pour venir grossir l’effectif de la ville, il est utile de réfléchir à la portée du bouleversement social qu’aurait un tel projet sur cette région particulièrement bien équilibrée. Le Syndicat a également étudié les répercussions qu’aurait la création du réservoir sur l’économie régionale du fait de la disparition des tuileries du village. Il existe actuellement sur le territoire de Mesnil-St-Père, 3 entreprises industrielles briqueteries tuileries dont le projet de lac artificiel prévoit la disparition. Cette région, qui a toujours été favorable à la fabrication  de produits de terre cuite (13 entreprises au siècle dernier), a conservé son activité en ce domaine par 3 usines importantes : Briqueterie-Tuilerie de Troyes et Mesnil-St-Père, Mocquery, Gouley, qui emploient 70 ouvriers pour une production de 70 tonnes par jour. Ces usines livrent uniquement dans le département, et leur développement et leur modernisation reflètent l’activité du Bâtiment dans les programmes importants que le Ministère de la Reconstruction n’a pas manqué de signaler. Il serait curieux de voir, d’un côté, dépenser des milliards pour favoriser la décentralisation industrielle, d’autre part appliquer un projet qui détruirait une industrie rurale prospère. Les entreprises forestières vivant dans la Forêt d’Orient, emploient en moyenne 110 scieurs professionnels dont 40 vivent à Troyes, 210 auxiliaires non qualifiés dont 60 à Troyes et 110 bûcherons tous à la campagne. La plupart sont des chefs de famille, soit 1.000 personnes obligées de s’expatrier. Il faut aussi tenir compte de la perte de population, qu’entrainerait pour Mesnil-St-Père la réalisation du projet par suite de la fermeture de 3 tuileries qui emploient 70 ouvriers et du départ de plusieurs cultivateurs. La région de la Forêt d’Orient perdrait la valeur d’un village comme Mussy-sur-Seine. 12 établissements importants de sciage, vont être atteints par le projet. Le Syndicat de protection est arrivé à cette conclusion que la création de « Réservoir Seine » DEVRAIT ETRE PUREMENT ET SIMPLEMENT REJETE ! Le Syndicat pense aussi  que la lutte contre les inondations pourrait être efficacement entreprise en activant le curage et l’aménagement des fleuves aubois depuis l’entrée dans le département jusqu’à leur sortie. La protection de Troyes contre les inondations peut être obtenue par l’application du plan Caquot.

 

Voir le chapitre «  Lacs », et les bienfaits du projet Chabal, en 2014, 58 ans après ce rapport : les 3 grands lacs d’Amance (500ha), du Temple (1.800 ha), et d’Orient (2.500 ha), ont développé une activité touristique importante autour des loisirs nautiques : motonautisme, baignade, voile, plongée... Le lac Amance est le plus grand lac d’Europe pour le motonautisme et le lac du Temple est le plus grand espace d’Europe dépourvu d’équipement nautique.

 

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