L'Aube en 39/45

Guerres et occupations




Maquis de Saint-Mards-en-Othe


 

Spécialisé dans le journalisme d’investigation, Roger Bruge a publié en 1994, un très gros ouvrage de 580 pages, intitulé «  1944, le temps des massacres ». Nous étions devenus amis, et il venait déjeuner à la maison, lorsqu’il cherchait tous les renseignements possibles, entre autre sur le « Massacre de Buchères ». Il a d’ailleurs consacré 11 pages sur mon Beau-père Jean Gur, et sur sa fille, mon épouse Marie-Josèphe, pour leur dévouement lors de ce Massacre.

ROGER BRUGE
ROGER BRUGE

  Gilbert Couillard, qui a « fait le maquis de la lisière des Bois » dit : « En tout cas, il y a une chose que je tienne à dire, même si ça ne fait pas plaisir à tout le monde : le bouquin de Bruge est très bien fait, il dit exactement comme ça s’est passé. C’est le plus juste que je connaisse ». Car il les a tous lus les livres écrits sur la Résistance dans l’Aube. Il les cite, les commente, les juge même !

 

         Gilbert Couillard est titulaire d’un Certificat d’appartenance aux FFI du 1er juin 1943 au 28 août 1944, signé du général Zeller. Il est très fier d’avoir reçu un document signé Dwight Eisenhower : « Le Président des Etats-Unis d’Amérique m’a chargé d’exprimer à Gabriel Louis Couillard la gratitude et la reconnaissance du peuple américain pour les services rendus en prêtant assistance aux soldats alliés et en les aidant à échapper à l’ennemi », et un autre établi par la Royale Air Force Escaping Society pour les gouvernements du Royaume Uni, du Canada, d’Australie et de la Nouvelle Zélande.

 

         Lors du maquis de Saint-Mards-en-Othe, Gilbert Couillard a 18 ans. Il travaille dans la ferme familiale, sur le territoire de la Lisière des Bois, un hameau coincé entre la forêt communale de Saint-Mards et la Forêt communale de Maraye-en-Othe, à une demi-lieue au sud  de Saint-Mards-en-Othe. La ferme de son père Gabriel, dit « Bibel », a toujours été un haut lieu de la Résistance et plus particulièrement du BOA. Il  rencontre un homme de tête, « Marius » Baudiot, avec qui il va constituer, en mai 1944, le premier maquis B.O.A. (dépendance logistique du Bureau des Opérations Aériennes) des Petits Pommiers d’Argent, à quelques kilomètres de chez lui. « Pour trouver des hommes de confiance, Gabriel va user d’un judicieux stratagème. En juin 1940, une loi avait contraint tous les citoyens de remettre les armes qu’ils détenaient aux Allemands. Tous ceux qui avaient déposé leurs armes étaient enregistrés à la mairie ». Gabriel Couillard, qui était en bons termes avec le maire, eut donc l’idée de consulter le registre et de prendre en note tous ceux qui n’avaient pas déposé leurs armes. Le fait de n’avoir pas obtempéré représentait aux yeux de Gabriel un acte de courage et de résistance digne de confiance. Il contacte ces hommes et Marius Baudiot en tête, ils constituent ce premier groupe d’une vingtaine d’hommes. La même méthode est utilisée pour organiser le 6 juin, un second groupe de même importance dans le Bois de Saint-Mards-en-Othe. Un maquis qui servirait surtout de dépôt des containers les nuits de parachutage. Le 10 juin, les 23 maquis déménagent et se rejoignent dans le Bois de Villiers non loin de Nogent-en-Othe. Ils sont maintenant environ 80 B.O.A. à organiser l’atterrissage et le dispatching des containers parachutés. En tout, il y aura 23 parachutages : 14 au terrain des Poiriers de l’Affût, 4 au terrain de Vaucouard et 5 au terrain de la Plaine au Champion, par 26 avions. Les maquisards étaient prévenus des parachutages par les messages de « Radio-Londres ». Près de 40 tonnes d'armes et de munitions (mais aussi de tabac, cigarettes, argent) furent réceptionnées. Il était interdit de redistribuer du matériel aux francs-tireurs et partisans pour des raisons d'appartenance politique mais parfois, les dirigeants du Bureau des opérations aériennes (BOA) donnaient du matériel à leur voisin bourguignon. Gilbert et son père participent à tous ces parachutages. Une grande partie allait à Paris et en région parisienne, le reste était pour les FFI de l’Aube.

 

Le 19 juin 1944, le maquis FTP de Suy dans l’Yonne ayant eu des coups durs avec les Allemands, rejoint les hommes de Marius Baudiot à la Lisière-des-Bois. Le 20 au matin, les FTP de Maurice Camuset arrivent en renfort de Rigny-la-Nonneuse, s’étant dispersés après avoir été attaqués par les Allemands. Ils se retrouvaient alors à plus de 300, c’était trop. A 9 heures, les Allemands attaquent. Gilbert Couillard raconte : « le maquis a été dénoncé par l’homme au chapeau vert, un dénommé Pignier, qui a été pris à Strasbourg, jugé à Troyes et exécuté à la Libération. Bilan : 27 maquisards martyrisés, tués, massacrés à coups de talons, émasculés. L’horreur ». Les maquisards s’éparpillèrent, une quinzaine seulement de B.O.A. ont rejoint Montcalm à Mussy-sur-Seine. Les Allemands reviendront le 30 juin pour une perquisition du hameau, et encore le 11 juillet pour mettre le feu aux cabanes montées par les maquisards.

 

         A Saint-Mards-en-Othe, le maire, Jules Thiolaz, a pris l’initiative d’envoyer son garde-champêtre, Maxime Lecas, prévenir la gendarmerie d’Aix-en-Othe que 26 corps venaient d’être découverts dans les bois. Huguette Morvand confirme : « Dès le 21 juin, les habitants de La Lisière-des-Bois et de Saint-Mards sont allés dans la forêt pour se rendre compte de l’importance du massacre. Ils ont attendu la nuit pour regrouper les corps et les ensevelir ensemble après avoir mis un bracelet avec leur nom au bras de ceux qui furent identifiés le jour même. C’est Fernand Bonnet qui entra le premier dans la Résistance. Mon mari le rejoignit au maquis, puis son frère Bernard et leurs meilleurs copains, Paul Lainé, Emile Denis et Pierre Mimey. Ce dernier a été tué, lui aussi, pendant l’attaque allemande du 20 juin ». Huguette ne reverra plus Jean-Pierre, son mari, 23 ans. Il figure parmi les victimes gisant sous les arbres et dans les clairières. Son beau-frère, Fernand Bonnet, 27 ans, restaurateur à Bréviandes, a également trouvé la mort dans « cette folle mêlée ». Le 24 juin, le commandant de gendarmerie de la brigade d’Aix-en-Othe indique dans un rapport : « Une action a été faite le 20 courant par les troupes d’Occupation contre les maquisards logés dans les bois de Saint-Mards-en-Othe, Nogent-en-Othe et Maray-en-Othe. De cet engagement, 24 cadavres ont été découverts jusqu’à ce jour, 6 seulement ont pu être identifiés. Les autres ont été inhumés sur le territoire de Saint-Mards-en-Othe, dans une fosse commune » : Willy Bohling, André Chéon, Armand Degois, Jacques Degois son fils, Ferdinand Bouty, Maurice Crespin, Raymond Claudel, Louis Dheilly, Raymond Baulon, Charles Eliès, Jérôme Pasini, Daniel Cortel, Raymond Delaporte, André Flamand, Emile Deleuzières, George Mamoutoff (officier de la Royal Air Force).

 

         La Gestapo de Troyes a participé, dans le domaine qui était le sien, à l’offensive lancée contre les maquis de la Forêt-d’Othe, et nous avons la preuve que ses auxiliaires français, en particulier Marcel Pigné, surnommé « l’homme au chapeau vert », ont procédé à des arrestations. Yves Verrier, cultivateur à Vosnon, fut appréhendé par des hommes de la Gestapo accompagnés de Pigné qui le frappa personnellement à coups de poings avant de le faire envoyer à la prison de Troyes. A Eaux-Puiseaux, Charles Massart et sa famille furent eux aussi victimes de Pigné. C’était un condamné de droit commun, il a livré de nombreux résistants aux Allemands. Son amie fut exécutée par la Résistance, mais Pigné put se replier avec la Gestapo en août 1944 avant d’être châtié. Arrêté à Strasbourg en janvier 1945, il fut condamné à mort et fusillé le 28 juin 1945 à Creney.

 

         Quelle est l’unité allemande qui a attaqué le maquis de Saint-Mards et commis ces atrocités sur des hommes dont la plupart, blessés au cours du combat ou capturés vivants, étaient incapables de se défendre ?

 

Le 15 décembre 1947, un dossier complet sur les crimes de guerre commis le 20 juin à Saint-Mards-en-Othe, transmis au directeur du Service de Recherche des Crimes de Guerre Ennemis à Paris, confirme que 27 personnes ont été tuées le 20 juin 1944 à Saint-Mards-en-Othe après avoir été torturées. L’opération  a été conduite par des membres de la Gestapo de Troyes avec l’aide du Sicherheitregiment 199 et d’un groupe de l’Alarmheit 35 A.    

 

Un monument commémoratif du B.O.A. et des Francs-Tireurs et partisans a été érigé. Entourée de hêtres se dresse une stèle de pierre surmontée d'une plaque sur laquelle est gravé : « FTPF-BOA à ceux qui choisirent le combat de la Résistance pour la liberté de la France. Vous qui passez, souvenez-vous ». Tous les ans, le Comité du Pays d’Othe de l’ANACR, met un point d’honneur à commémorer brillamment les combats qui eurent lieu à la Lisière des Bois entre Saint-Mards et Nogent-en-Othe. Un « Chemin de la mémoire » y fut d’abord inauguré que les promeneurs et les scolaires peuvent emprunter. Il faut grimper plus d’un kilomètre en partant de la mairie de Nogent et arriver jusqu’à la stèle commémorant le sacrifice des 27 résistants.

 

 

 

        La rue principale de Saint-Mards porte le nom de Couillard et de sa femme.

 

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