la vie à Troyes





Rue Larivey
Rue Larivey

Louis Bertrand de l’Académie Française a écrit de Troyes : « ... c’est d’un profil et d’un bouquet vraiment très spécial, toutes ces vieilles rues tassées, affaissées et tortueuses, avec leurs poutres apparentes, leurs étages en surplomb, leurs pignons et leurs toits pointus... ». Les noms de rue confèrent à une ville quelque chose de son originalité. Ils l’empêchent de la confondre avec d’autres cités. Mieux encore, ils disent sa vie à travers les âges, en un mot son histoire, petite ou grande. Jusqu’à la moitié du XIX° siècle, notre ville conserve jalousement la nomenclature imagée que nos pères lui avaient constituée. En principe, nos rues devraient nous fournir une indication sur l’ancienne physionomie de notre ville. Une ordonnance royale de 1752, prescrivant de faire lever des plans exacts des principales villes du royaume, Bocher de Coluel, Ingénieur en Chef des Ponts et Chaussées, lève le plan de la ville de Troyes. Quoi de plus simple, pour situer une demeure dans une adresse, que le nom de la rue où elle se trouve et son numéro d’ordre dans cette rue ? Mais il faut savoir qu’à cette époque, il n’est pas facile de se diriger à Troyes, à travers le dédale des rues et le chaos des maisons. Avant cette ordonnance royale, les maisons sont désignées par leur proximité d’une autre demeure où pend une enseigne, ou bien par les sculptures au-dessus des portes. On dit alors : je demeure « à l’Enseigne de la Truie qui file », « à l’Image du Renard qui prêche », « à l’Image de Saint-Honoré », « Grande Rue devant le Puits en Auvergne », « près l’Hôtel du Chaudron », « de la Tête noire », « de la Limace », « de la Toison d’Or », « du Rat Botté », « des Trois Pigeons », « de la Grimace »...

 

Quant aux rues, elles portent généralement des noms caractéristiques, mais peu recherchés. Le genre de commerce ou d’industrie qui s’y pratique suffit pour les faire reconnaître : on va « rue des Chaudronniers », « place de l’Etape-au-Vin », « rue de la Tannerie », « des Pains-à-Broyer », « ruelle Catin » (où habitent des filles de mauvaises mœurs), « du Bout du Monde »... Mais il y a aussi des Troyens qui demeurent « rue des Mauvaises Paroles », « des Singes-Verts », « Torchepot », « des Trois-Cochons »

 

Il semble cependant que cette ordonnance de 1752, n’a pas été prise tellement afin de simplifier la distribution du courrier, mais plus pour des raisons administratives, et souvent financières : recensement des biens en vue de leur imposition, impôts divers, logement des troupes... Dès 1757, Coluel assisté d’ingénieurs ordinaires, de sous-ingénieurs, d’inspecteurs, de conducteurs et de piqueurs, se met à l’ouvrage pour lever le plan de la ville de Troyes, et poursuit ses travaux les années suivantes. Le « plan Coluel » est sans aucun doute le document le plus précis qui permette de reconstituer rue par rue et maison par maison, l’aspect de notre cité au milieu du  XVIII° siècle. Avant cette date, il n’existe de Troyes que des plans très imparfaits qui sont plutôt des images panoramiques. Ce plan est tracé à la plume sur papier collé lui-même sur toile. Les cours d’eau sont teintés en bleu, et les jardins en vert. Les monuments civils, les églises et les couvents avec la disposition des jardins qui les entourent, les portes de la ville ainsi que les fortifications avec leurs tours et leurs remparts, sont figurés en plans très détaillés et très précis. Non seulement les rues, mais toutes les maisons sans exception sont très exactement indiquées. Chaque rue est mentionnée en grands caractères par son nom, chaque maison est désignée de double manière : par le nom de son propriétaire d’abord, par un numéro d’ordre ensuite. Ces numéros forment une série unique pour toute la ville. Ils commencent à l’Hôtel de Ville, qui porte le n° 1, et se suivent selon une ligne très sinueuse et très irrégulière, parcourant successivement les rues du quartier haut, puis celles du quartier bas pour aboutir au Palais Royal, ancien Palais des Comtes de Champagne, qui porte le n° 2.766. Trois numéros supplémentaires: 2.767, 2.768 et 2.769, désignent les maisons du cul-de-sac « des Repenties », situé « rue des Filles » (aujourd’hui rue Jaillant-Deschainets). Le numérotage a été institué pour la commodité du logement des troupes. Ce « plan Coluel » est complété par un registre qui est en quelque sorte le premier livre d’adresses complet de la population troyenne, qui est daté de 1766. Le registre commence à la maison  n° 1 et se termine à la maison n° 2.769. Le plan indique aussi les maisons des quatre faubourgs, dont chacun porte un numérotage particulier : le « faubourg de Croncels » comprend les maisons de 1 à 409, le « faubourg des Faux Fossés », celles de 1 à 200, le « faubourg Saint-Jacques », celles de 1 à 323, et le « faubourg des Tauxelles », celles de 1 à 86. La ville de Troyes, avec ses faubourgs, possède donc en 1769, un total de 3.787 maisons, dont 2.769 dans la ville proprement dite et 1.018 dans ses faubourgs, déjà très peuplés à cette époque. Le registre mentionne même pour chaque maison, la profession de l’occupant, propriétaire ou locataire. A l’aide de ces deux documents, registre et plan, il est extrêmement facile de dresser l’état complet des familles troyennes en 1766 et de déterminer le domicile exact de chaque habitant. Pour de nombreux historiens, l’ordre des maisons est un peu fantaisiste. Les numéros suivent bien chaque côté de la rue, mais tantôt sautent régulièrement ou irrégulièrement d’un côté à l’autre, et l’on voit par exemple le n° 914 à côté du n° 1.083, et le 883 à côté du 1.262, ce qui ne facilite pas les recherches. Deux de ces numéros sont encore visibles: le 2.706 en imposte forgée, 10 « rue Linard Gonthier », et le n° 1.529 au musée de Vauluisant, provenant de la « cour du gros Raisin » maintenant disparue. Le n° 1.925 est masqué par la devanture d’un magasin 27, « rue de la Cité ». Le 434, peint en vert, apparaît lors de la restauration de l’immeuble 3 « rue Charbonnet », mais depuis, a été malheureusement effacé. En 1993, j’étais Maire adjoint « Relations publiques et Communication », ayant en charge le service des Archives municipales. Nous avons fait restaurer le plan Coluel. C’est une merveille, il est en 4 morceaux, et mesure environ 6,50 m x 3,50 m J’espère que notre maire permettra un jour de le faire admirer aux Troyens !).

 

Le maire fait placer également des écriteaux au coin des rues (très irrégulières par leur largeur et dans leurs alignements), au nombre de près de 200 pour en indiquer les noms, et installe plus de deux cents lanternes dans les principales rues, « pour la facilité des étrangers, et pour la commodité du logement des troupes ».

 

Jusqu’en 1940, nos Conseils municipaux ont malheureusement débaptisé de nombreuses rues dont le nom parlait aux Troyens. Il reste bien la place du « Marché au pain », la rue du « Marché aux noix », « des Changes », « de l’Eau Bénite », « de la Vierge », « de la Ganguerie », « de la Crosse », « de Molesme », « du Paon », mais qui sait où se trouvaient les rues « de la Chaussetterie », « des Chaudronniers », de « la Corderie »,  « de la Savaterie », « de la Draperie », « de la Ganterie », du « Marché aux oignons », « de la Filerie », « de la Poulaillerie », « de la Poissonnerie », « du Charbon », « de la Limace », « du Pape Jai », « du Sauvage » (hôtellerie du Grand Sauvage), « des Singes verts », « des 3 Têtes » (hôtellerie qui faisait l’angle de la rue de la Monnaie), « de la Vieille Saunerie » (où était le marché au sel), « des Mal parlants », « du Cheval rouge » (hôtellerie), « des Arquebusiers », « de la Clef-d’Or », « du Pont qui Tremble », « du Renard qui prêche » (hôtellerie », place « Notre-Dame-aux-Nonnains », ou « du Marché aux Trapans » (cette grande planche percée de plusieurs trous qui sert à égoutter la feuille dans les papeteries (Quai Dampierre), « du Marché à la Volaille », « de la Poissonnerie », « des Pois », « de la Feuerie » (marché de la paille), « de l’Etape au Vin » (étape de l’allemand stapelen = foire ou marché, on y vendait encore le vin au XVIII° siècle), rue et place « de la Harenderie » (ou Harangerie, vente de poisson salé), « de la Coefferie » (où les « coiffières » vendaient leurs produits, qui enveloppait étroitement la tête, fer, acier, lin, soie… il y avait encore 150 fabricants en 1609)…

 

En 1868, la municipalité troyenne fait une réforme importante : sur 345 rues ou places, 33 seulement portent le nom d’individualités, toutes d’ailleurs qualifiées par leur origine locale ou leur relation avec notre ville. 19 rues sont alors dénommées en faveur de personnages, au détriment de vieux souvenirs topographiques, d’enseignes, d’édifices, de métiers. C’est ainsi que la « rue des 5 cheminées » devient « rue de la Paix », la « rue du Pied de cochon », « rue de Gournay », la « rue des 3 crochets », « rue Jacques Julyot », « la rue du Marché-aux-Trapans (cette grande planche percée de plusieurs trous qui sert à égoutter la feuille dans les papeteries), « rue Passerat », la « rue du Flacon », « des 6 petits écus », « des Sonnettes », rue Boucherat… En 1878, notre municipalité défère à M. Thiers l’honneur de patronner la seconde artère de la ville et d’y supplanter les noms « de la Corterie aux chevaux » et de cette « rue du Bois » où l’usage antique de nos ancêtres était « de faire » !!! Mais elle fut renommée le 9 novembre 1944 « rue Général de Gaulle ». En 1906, la « rue du Temple » est baptisée « rue Général Saussier ». D’accord, c’est le nom d’un grand militaire troyen, qui a fait un legs à la ville (plaque 59, rue Notre-Dame), mais on aurait pu donner ce nom à une autre rue, car « la rue de Temple » avait une signification bien précise. Depuis 1186, les Chevaliers du Temple, les templiers, créés dans notre département (en 1118 par Hugues de Payns, et approuvés par le Concile de Troyes avec saint Bernard de Clairvaux en 1128), y avaient leur commanderie (au n° 3). Prenons quelques autres exemples malheureux. Troyes a très longtemps battu monnaie pour les Rois de France, mais en 1936 (inaugurée en 1937), notre « rue de la Monnaie » ainsi appelée depuis 1450, est baptisée « rue Roger Salengro »,  au nom de la section troyenne du parti socialiste, du nom d’un ministre de l’intérieur socialiste qui s’est suicidé à la suite d’une campagne de presse menée contre lui. Heureusement, le 26 mai 1992  elle reprend son nom de « rue de la Monnaie ».

 

Si un Troyen se devait de voir perpétuer son avenir, c’était bien l’évêque , ce premier défenseur de la cité contre le banditisme d’outre-Rhin. Le fait que le bâtiment principal de l’abbaye royale de Saint-Loup a subsisté justifiait à lui seul le maintien de « rue Saint Loup » qui datait de la fin du IX° siècle. Mais en 1904, un adjoint au maire de Troyes, socialiste, qui chaque jour, emprunte ce trajet pour aller à son travail, se déclare offusqué de cette appellation, parce que dit-il, il a lu dans un livre que saint Loup s’est fait le complice d’Attila, ce qui afflige son patriotisme. Pendant X siècles, personne ne s’en était scandalisé, et c’est ainsi que saint Loup perd son auréole de libérateur de Troyes et devient « rue du Musée » ! Voilà la désinformation : oui, Attila, après sa rencontre, passe bientôt à l’admiration pour la vertu de saint Loup, et veut que notre évêque l’accompagne dans sa retraite jusqu’au Rhin. Saint Loup accepte cette offre, car il espère opérer la conversion de ce prince. Le Roi des Huns arrivé sur les bords du Rhin, renvoie saint Loup, et se recommande à ses prières. Ce n’est qu’en 1994, que le conseil municipal rebaptise du nom de saint Loup, une petite voie insignifiante, derrière l’église Saint-Martin. Il aurait mérité mieux !

 

A la même séance de 1904, le vote substitue le nom « d’Emile Zola » à celui de « Notre-Dame », porté depuis le X° siècle par une principale artère de la ville. Ce serait après de trop généreuses libations que des jeunes gens parièrent d’obtenir ce changement de vocable. Ce sont là des épisodes peu glorieux de l’histoire des changements de noms opérés dans notre ville.  

 

Au XII° siècle, la « place Jean Jaurès » s’appelait place du « Marché aux Meules », qui devint « du Minage » (Mine était la mesure publique des grains dont l’étalon était réglé par le prince, qui percevait un droit dit minage. Hugues de Troyes l’avait donné à saint Pierre), puis du « Marché au Blé ». A partir de 1500, elle eut le triste privilège de servir de théâtre aux exécutions. Après les tortures, on y guillotinait. Une Halle de Bonneterie y est construite en 1837, elle devient donc en 1851 « Place de la Bonneterie ». En 1900, y est érigé un monument pour les « bienfaiteurs de la ville », avec les noms des philanthropes gravés sur le fût, avec un homme de bronze qui représentait un ouvrier bonnetier dont le courage et l’habileté ont assuré la réputation mondiale de notre industrie. En 1919 le Président de la République Raymond Poincaré permet au Conseil municipal d’attribuer le nom de « Jean Jaurès » à cette place, en hommage à ce grand homme, tribun socialiste et pacifiste, assassiné en 1914. Après 1918, « Raymond Poincaré » expulse « la Grande Tannerie », « Clemenceau » « l’Hôtel de Ville », « Colonel Driant » la « rue du Beffroi ». Ce militaire avait profondément marqué son séjour à Troyes et méritait cet honneur, mais était-il nécessaire de lui sacrifier l’une des plus vénérables appellations troyennes ? « Rue Kléber » remplace « rue Saint-Jacques » où était le prieuré, « rue Maurice Bouchor » (sans relations locales), remplace le nom très ancien de la « Voie des Maures ». Puis ce sont les boulevards Victor Hugo, Gambetta, Carnot, Blanqui, Guesde, Danton… les rues Voltaire, Zola, Anatole France… …

 

La liste est longue ! Jusqu’en 1940, nos Conseils municipaux ont malheureusement continué de débaptiser de nombreuses rues dont le nom parlait aux Troyens. Pourquoi avoir fait disparaître les noms de nos rues et places, qui étaient la mémoire de notre ville ? Renouvelés trop fréquemment, dictés par les caprices des fluctuations politiques, les changements d’appellation de nos rues équivalent ainsi à une suppression progressive de tout ce qui en faisait l’utilité et l'intérêt.

 

Alors, emmenez vos amis se promener, le « nez en l’air », dans les rues typiquement champenoises si pittoresques : « François Gentil », « Viardin », « du Marché aux noix », « Larivey », « Linard Gonthier », « Saint Frobert », « du Paon », « de la Montée des Changes », « de Vauluisant », Gambey », Passerat », « Général Saussier », « de Turenne », « de la Trinité », « Paillot de Montabert », « Brunneval » (où se trouve la synagogue et le centre universitaire Rachi), la « Place du Marché au Pain… et la célèbre « Ruelle des Chats ». Cette dernière est une des curiosités de Troyes, avec ses maisons à pignons et à étages en encorbellement, qui se sont affaissées et se touchent par leur sommet. Elle est ainsi nommée parce que les maisons se joignant par les toits permettraient aux chats de passer d’un grenier à l’autre. C’est une ruelle qu’aucun touriste ne voudrait manquer à la tradition, en n’allant pas la voir, et les Troyens, la revoir (les pavés et bornes en pierre sont d’origine).

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