La Révolution


Débuts de la Révolution, émeutes et paniques


La réunion des Etats-généraux qui a lieu le 4 mai 1789, cause dans toute la France une émotion profonde. On a le pressentiment des graves événements qu’elle doit amener.

A Troyes, l’évêque publie un mandement pour ordonner des prières publiques à cette occasion. « Quelle époque pour la France ! », dit-il, « en fut-il jamais de plus mémorable et de plus intéressante pour nous ? ». Aussi, recommande-t-il de prier Dieu pour qu’il fit descendre sur l’assemblée, l’esprit de lumière, d’intelligence, de charité, de concorde, de sagesse et de zèle, qui devait concilier le bien de la patrie avec les droits sacrés du monarque. Les premiers travaux des trois ordres, les tendances du Tiers-Etat, la résistance de la noblesse, excitent l’intérêt de toutes les classes, et le « Journal de Troyes » reproduit les comptes-rendus des Etats-généraux.

La municipalité a d’autres préoccupations. La cherté des grains qu’elle croyait devoir cesser au printemps, ne fait que s’accroître. Les marchés étant plus mal approvisionnés que jamais, la ville reconnaît la nécessité de faire acheter des blés dans les villes voisines, à Arcis et à Vatry. Mais à Arcis, la population s’oppose à leur enlèvement. Des cavaliers de la maréchaussée et des dragons sont envoyés dans cette ville pour y protéger le départ des grains. L’agitation est grande à Troyes, où le boisseau se vend jusqu’à 6 livres. Le chevalier de Saint-Georges, commandant militaire pour le roi, fait venir à Troyes 50 dragons du régiment d’Artois, afin de lui permettre le maintien de l’ordre, mais il ajoute : « sans pain, personne ne sait où cela peut aller ! ». La municipalité redouble d’efforts, et envoie l’échevin Comparot de Longsols et Jaillant-Deschainets exposer à l’intendant de Châlons la situation critique de la ville. Il leur répond : « tous moyens de secours de ma part sont nuls, adressez-vous à M. Necker. Le 12 juin, la municipalité s’adresse directement au gouvernement : le marché de Troyes doit pourvoir à la subsistance de 40.000 personnes ! Comparot de Longsols est envoyé à Versailles pour solliciter du Gouvernement un envoi de grains qu’il a fait venir de l’étranger. Il se rend avec Camusat de Belombre chez le directeur  général des finances Necker : « Nous avons parlé les larmes aux yeux et nous avons excité celles du ministre. Il était entouré d’un évêque et de 20 députés de villes, accourus pour le même sujet. Il ne peut rien faire. Il a ajouté que si, avec de l’argent on pouvait avoir du grain, la vaisselle du roi et la sienne seraient bientôt consacré à cet emploi ». Le Gouvernement accorde à la ville un secours de 6.000 livres et 15 quintaux de riz. Comparot, au nom de la municipalité, n’épargne aucune démarche. L’intendant envoie à Troyes 7 voitures de grains saisies par les employés des fermes et fait obtenir des blés à Langres, et dispose en sa faveur de 200 setiers provenant du chargement d’un bateau de grains destinés à l’approvisionnement des gardes-françaises. Mais, avant leur arrivée, les craintes sont extrêmes, une lettre du 26 dit : « Nous sommes à la veille de mourir de faim ou d’être brûlés. Le peuple entrera en fureur. Dans quel coin de la terre, nous et nos enfants, nous réfugierons-nous ? ». La municipalité, afin de calmer les appréhensions, fait faire une visite générale dans toutes les maisons pour constater la quantité des grains qui s’y trouve. Le résultat n’est pas rassurant. Aussi, elle prescrit de faire du pain composé par parties égales de riz et de froment. Une souscription est ouverte parmi les citoyens aisés, pour que l’on donne ce pain au meilleur prix. Un bureau de charité, établi par les soins de la mairie, peut en distribuer à 1 sol 6 deniers la livre au-dessous des cours. L’évêque contribue à cette bonne œuvre pour 300 livres par semaine, auxquelles s’ajoutent les libéralités des chapitres et des particuliers.

Les événements politiques, pendant ce temps, surexcitent les esprits que la disette a aigris. Les progrès de la Révolution sont rapides et inattendus. Le clergé et la noblesse refusent de se réunir au Tiers pour la vérification des pouvoirs. Camusat de Belombre est de ceux qui proposent d’employer la conciliation, et de réitérer au clergé l’invitation de se joindre au Tiers-Etat. Les députés des communes, ne pouvant obtenir des autres la réunion demandée, se constituent le 17 juin, en assemblée nationale, et prêtent le 20, au Jeu de Paume, le serment de ne se séparer qu’après avoir donné une constitution à la France. Le roi accorde dans la séance royale du 23, la plupart des réformes essentielles qui sont contenues dans les cahiers. La minorité du clergé et celle de la noblesse ayant adhéré au Tiers, le roi invite les 3 ordres à se réunir. C’est de sa part une abdication. La cour le comprend et veut ressaisir par la force le pouvoir que la faiblesse lui a fait perdre. Necker est éloigné du ministère et quitte la France. Des troupes nombreuses sont concentrées autour de Versailles et de Paris. La municipalité de Troyes est favorable au mouvement. Sur la proposition de Claude Huez qui vient d’être continué (le 28 mai) pour 3 ans dans ses fonctions de maire, la municipalité écrit à l’assemblée nationale pour « la complimenter de la réunion de ses membres, de ses soins et de ses travaux pour le bien public et la régénération du royaume ». Cette lettre est envoyée le 14 juillet, et ce jour là, la Bastille est prise. Le roi n’est plus maître de l’opinion, il ne dispose plus de la force armée, et lorsqu’il s’écrie en apprenant les événements du 14 juillet : « C’est une révolte », le duc de Liancourt a raison de lui répondre avec une fermeté triste : « Non, sire, c’est une révolution ».

Troyes renfermant beaucoup d’ouvriers sans ouvrage, quelques hommes obscurs, excités par le désir du pillage, cherchent à les soulever. La police ordonne le 16, à tous les habitants d’éclairer les façades de leurs maisons de 8 heures du soir à 4 heures du matin. La municipalité fait distribuer à profusion, dans les rues et sur le marché, des imprimés contenant le discours prononcé le 15 par le roi à l’Assemblée nationale. Le 18, jour de marché, les paysans en arrivant aux portes de la ville, refusent d’acquitter les droits, prétendant qu’on en paie plus à Paris. Au marché, le grain est rare, le peuple s’émeut, fait entendre des menaces et se porte à des excès. Le blé qu’il ne veut pas acheter à cause de son prix élevé, est transporté le soir à l’hôtel de ville. Saint-Georges y fait aussi déposer par précaution les armes du bataillon de la milice. Des attroupements se forment, on y annonce l’intention de forcer l’hôtel de ville et de s’emparer des armes et des grains qui y sont enfermés, on parle de piller les maisons des gens en place. Il faut parer au danger. Une sorte de garde nationale se crée spontanément : « tout ce qu’il y a d’honnête dans la bourgeoisie est accouru, s’est armé, a formé des compagnies de volontaires, et sur-le-champ, sous les ordres du commandant pour le roi, il a été établi des corps de garde et des patrouilles, tant de MM. Les gardes du corps que d’un détachement des dragons du régiment d’Artois et des compagnies de volontaires ». Ces patrouilles assurent le calme pendant la nuit. Dès le matin du dimanche 19, les troubles recommencent. Une foule ameutée de 7 à 8.000 personnes, armées de pierres et de bâtons, ne cessent d’assiéger l’hôtel de ville dont elle faillit à plusieurs reprises forcer les portes. Deux hommes qui devaient bientôt être les principaux meneurs du mouvement, les frères Chaperon, tous deux huissiers,  usent de leur influence pour calmer l’effervescence. Vers le soir, le tumulte augmente. Truelle de Chambouzon, conseiller au bailliage et le négociant Lalobe, se faisant les organes du peuple, se rendent au bureau de l’échevinage, le premier pour réclamer l’élargissement de quelques prisonniers faits la veille, le second pour demander l’abaissement du prix du blé. Le maire et les échevins, d’accord avec le commandant, y consentent : le pain est distribué à 2 sous 6 deniers la livre, et les prisonniers sont remis en liberté. Mais ces concessions ne servent qu’à augmenter les exigences des séditieux. Dans le tumulte, un volontaire de la milice est frappé d’un coup de béquille par un fileur de laine qui, au milieu d’un groupe armé de bâtons, veut forcer l’entrée de l’hôtel de ville. Ce fileur est arrêté et condamné le lendemain, par le tribunal prévôtal au carcan et au bannissement à perpétuité. Le lundi matin, le tumulte continue, les ouvriers forcent les fabricants à fermer les boutiques et les ateliers, des patrouilles sont assaillies par des gens armés de pierres et de bâtons. La nuit, il se forme des rassemblements tumultueux dans le quartier de Saint-Nizier. Ils empêchent d’allumer les lanternes et répandent la terreur parmi les habitants paisibles. La municipalité, pour renforcer son autorité et remédier aux dangers de la situation, juge nécessaire de se réunir aux officiers du bailliage et de la maréchaussée, et de former avec eux une sorte de comité pour la sûreté publique. Ce comité qui s’assemble le 20, autorise les commandants des patrouilles à repousser la force par la force, il ordonne d’ouvrir les ateliers, enjoint aux ouvriers de se rendre à leurs travaux, prescrit la clôture des cabarets à la tombée de la nuit et défend les attroupements sur la voie publique. Ces mesures sont motivées par de nouvelles scènes de désordre qui viennent d’avoir lieu. Vers 9 heures du matin, une bande d’hommes armés est entrée dans la ville par la porte Saint-Jacques, elle arrive de Pont-Hubert, et est commandée par un menuisier de ce village, nommé Claude Jobert. Jobert a une épée à la main, ses compagnons portent des pelles, des haches, des fourches, des fléaux, des crocs à tirer le bois hors de l’eau. Ils parcourent les alentours de l’église Saint-Nizier, dont ils veulent forcer la porte pour sonner le tocsin, et les quartiers de Saint-Aventin et de Nerveaux, ils excitent les ouvriers à se joindre à eux, et menacent ceux qui ne veulent pas les suivre. Jobert leur dit qu’il va exposer leur misère au chevalier de Saint-Gorges. Il frappe de son épée un homme qui résiste à son appel. Néanmoins, la bande fait peu de recrues. Vers midi elle se trouve vers le marché aux Trapans, lorsque  l’approche des volontaires et des soldats suffit pour la disperser. 12 émeutiers sont faits prisonniers. Jobert se réfugie chez un grainetier avec un de ses compagnons nommé Blanchard. Voyant que l’entreprise est manquée, il y laisse sont épée, son bâton et des pierres qu’il a dans sa poche. Il est reconnu, et la nuit il est arrêté avec 7 de ses complices au Pont-Hubert, par une patrouille de bourgeois et de dragons. Jobert est condamné le 23 à être pendu devant l’hôtel de ville. Blanchard et l’un de ses complices sont envoyés aux galères « pour y servir le roi à perpétuité ». L’exécution de ce jugement, conforme à la loi, arrête momentanément le désordre. Pendant 6 semaines, la veuve de Jobert, avec un enfant sur les bras se montre dans les endroits les plus fréquentés de la ville, pleurant son mari et demandant vengeance. Le calme à peine rétabli en ville, l’agitation gagne les campagnes. De faux bruits sont répandus : on raconte que dans la vallée de la Seine 500 brigands de Paris dévastent les campagnes, pillent les maisons, brûlent les villages. On sonne le tocsin dans les villages, on met la garde sur pied. Les habitants des faubourgs chargent une partie de leurs meubles sur des voitures et se précipitent à Troyes avec leurs enfants et leurs bestiaux, les religieuses de Notre-Dame-des-Prés s’enfuient jusqu’à la ville, « où elles arrivent crottées jusqu’aux genoux ». Le commandant demande à 12 dragons à cheval de se porter aux lieux où les dangers sont signalés. Ils reviennent bientôt, riant de l’absurdité de la panique.

On apprend le 27, que Necker, accompagné de sa famille, arrive à Troyes. L’enthousiasme est tel que les femmes se mettent à genoux en le voyant passer. Au milieu des acclamations de la foule, sous les cris de « Vive le Roi ! Vive M. Necker ! », ils sont reçus à l’hôtel de ville, avec sa fille l’illustre baronne de Staël. C’est un jour de fête pour la ville, au milieu de jours de troubles et d’inquiétudes, espérant que le séjour du ministre, allait ramener l’abondance et la sécurité. Ces espérances sont dépassées par le résultat de la nuit du 4 août.

 

 

 

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