Politique



Délits d’opinion dans l’Aube


L’Histoire démontre que chaque régime en place se dit « légitime », estime détenir la Vérité, et, tout en proclamant la liberté d’opinion et d’expression, en arrive bien vite à qualifier « délit » le fait que quelqu’un fasse mine de ne pas partager la théorie dogmatique dominante.

         Même les Régimes qui se proclament hautement libéraux, surveillent néanmoins, la, ou les, minorités, à l’affût d’une note tiède, donc suspecte, et à réprimer.

L’Ancien régime, tant vilipendé pour avoir dit : « Un Roi, une religion, une loi », a-t-il vraiment changé pour avoir changé de nom ?

Souvenons-nous de la « valse » des Régimes, de 1789 à nos jours : Révolution, 1ère République, Convention, Directoire, Consulat, Empire, 1ère Restauration, Cent-jours, 2° Restauration, 1830, 1848, 2° République, Second-Empire, 3° République, Etat Français, 4°, 5° République…

Un garçon de 16 ans en 1789 n’aurait eu que 42 ans en 1815, 75 ans en 1848 : il aurait vu 10 régimes différents ! Quel flair fallait-il avoir pour se faufiler parmi les remous d’opinions et rester « dans le bon vent » pour ne pas être inquiété par le Régime en place ? Taillerand a bien prêté 22 serments !! En ces temps incertains, on passait rapidement de l’opposition au pouvoir et du pouvoir à l’opposition. Pouvoir aujourd’hui, arrêté demain, une différence d’opinion est si vite qualifiée « délit » !

Certains, et « parmi les petites gens », peu dangereux pour le pouvoir en place cependant, n’ont pas été assez habiles pour échapper « aux bonnes lois » d’un Régime, qualifiées de « lois scélérates » quitte à ce qu’elles redeviennent « bonnes lois » le lendemain. En parcourant les dossiers des Justices successives et en ne s’attachant qu’aux poursuites et condamnations pour « délits d’opinions » et d’expression, on n’a que l’embarras du choix.

La Restauration se voulait « régénération », voici quelques poursuites et condamnations :

20/10/1815 : Edme Bourgoin, 19 ans, ancien militaire de Vendeuvre « a chanté cette sotte et horrible chanson : bon voyage Roi Cotillon, et a crié à 2 reprises : Vive l’Empereur ! ». 1 mois de prison et les dépens.

5/12/1815 : Charles Tanrier, 44 ans, charron à Crespy « a engagé le jeune Pédrand 10 ans, à chanter publiquement une louange à Bonaparte dont le refrain est : à bas les Bourbons ! Point de Bourbons sur le trône ! ». 1 mois de prison et les dépens.

5/06/1816 : Jean-Baptiste Pailley, laboureur à Crespy : «  a dit que l’Empereur revenait ». 1 an de prison, 300 frs d’amende, 3 ans de surveillance, impression d’affiches à 10 exemplaires.

14/03/1816 : Jeanne Page, 22 ans, servante du sieur Thiberard, marchand à Bar-sur-Aube : « a dit à Marie Bosiller, servante de l’abbé Méchain, lorsque les bavarois étaient là, il était heureux qu’il y ait des pommes de terre pour nourrir un gros cochon (entendre : le Roi), qu’elle crierait toujours à bas la vieille ganache et vive l’Empereur ! ». 15 mois de prison, 1 an de surveillance et les dépens.

23/01/1816 : Pierre Lecomte, 40 ans, ferblantier à Bar-sur-Aube « a porté à son chapeau le 16 janvier en signe représentant les armes de l’Empereur, a dit au cabaret qu’avant 6 semaines, Bonaparte serait en France, a proféré des injures grossières contre le Roi, a dit conserver des boutons à l’aigle ». 3 mois de prison, 1 an de surveillance et les dépens.

28/05/1816 : Veuve Robin, 70 ans journalière à Bar-sur-Aube «  a dit qu’on, criait sur le marché Vive l’Empereur, l’a crié elle-même 3 fois ». 3 mois de prison, 50 frs d’amende, 1 an de surveillance.

13/08/1816 : Nicolas Champion, Joseph Bonnet, Jacques Rosat, tous 3 charpentiers à Bar-sur-Aube « ont chanté Roule ta bosse, Roi Cotillon ». 6 mois de prison, 50 frs d’amende, 1 an de surveillance.

Octobre 1816 : Claude Robert, 66 ans, militaire, pensionné, demeurant à Jaucourt « a dit que Bonaparte serait en France le 25 septembre, qu’il rapporterait du blé pour 3 ans et 2 vaisseaux chargés d’or ». 13 mois de prison, 50 frs d’amende, 1 an de surveillance, privation de pension pendant 13 mois .

20/03/1819 : Joseph Sider, 52 ans, journalier à Brienne : « a crié Vive l’Empereur ! ». 3 mois de prison, 50 frs d’amende, 1 an de surveillance.

10/03/1816 : une troupe de gendarmes à cheval et à pied arrêtent au cours d’un bal, dans la salle de danse Bisony à Ricey-Haut : J.B. Gelin, Bazile Brunet (24 ans),  ouvrier chandelier, Pierre Gelin, Philippe Gyé-Jacquot (20 ans), vigneron, Nicolas Chaussefoin, Guillaume Cagiot (20 ans), vigneron, Claudine Cagiot (23 ans), vigneronne, pour « avoir proféré des cris et des chansons tendant à la révolte, d’avoir invoqué le nom de l’usurpateur. Les jeunes gens sont transférés à Troyes, emprisonnés et interrogés. 23 témoins cités par l’accusation déclarent tous n’avoir absolument rien entendu. La Cour prévôtale se réunit le 27 avril « en grand appareil », le cérémonial militaire se déroule avec majesté, mais elle se déclare incompétente, et les renvoie devant le Tribunal correctionnel. Au total, cette fameuse affaire des Riceys, qui a fort agité les populations, qui a mobilisé des gendarmes, des juges et tout l’appareil judiciaire du Canton de Troyes « a fait plus de tort que de bien à la monarchie et a fait rire à ses dépens ».


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