Politique

Bar-sur-Seine
Bar-sur-Seine


Sinistre journée du lundi de la Pentecôte 1243


 

Le lundi de la Pentecôte de l’an 1243 ensanglanta la ville de Bar-sur-Seine. Ce jour, le bourgeois défendit âprement les libertés communales contre le seigneur féodal, qui les voulait supprimer.

 

La population barséquanaise  était en proie à la plus grande émotion : n’allait-elle pas recevoir son seigneur, le redouté Erard de Brienne, prince palatin, roi titulaire de Hongrie, accompagné de ses terribles hommes d’armes. Cette visite annoncée depuis plusieurs jours et à tous les carrefours par les trompettes des hérauts, n’avait fait que répandre la tristesse et l’angoisse sur tous les visages. Le gouverneur, le prévôt, le maire les jurés se hâtèrent à la porte des Moulins. La cloche du beffroi annonçait la réunion générale de la milice communale. Les bourgeois se groupèrent alors en rangs épais aux côtés de la milice : « Ils étaient en butte aux haines, aux vengeances perfides de leurs seigneurs, aux tracasseries incessantes d’un clergé puissant.

 

Pour ces hommes, chargés de la conservation des droits octroyés par la charte de la commune, et des fonctions administratives, judiciaires, il n’était point de repos. Elevés à la dignité de jurés par le libre suffrage de leurs concitoyens, il fallait se sacrifier entièrement au bien public. Il leur fallait au besoin vêtir la cotte de maille, lever la bannière de la ville et conduire au combat la milice bourgeoise pour reconquérir les libertés perdues. Quelquefois vaincus dans leurs nobles entreprises, ces hommes ardents voyaient d’un œil sec leurs maisons rasées et leurs biens confisqués… ».

 

         C’était les libertés communales supprimées par le seigneur Erard de Brienne et revendiquées avec force par les bourgeois de Bar-sur-Seine, qui amenaient celui-ci, en ce jour de Pentecôte, dans la ville des Reines de France. Qu’allait faire Erard ? Calmer la rébellion ou châtier sévèrement la révolte ? Allait-il réduire à l’état de serfs, de misérables gens taillables, et corvéables à merci, les bourgeois de Bar-sur-Seine profitant de libertés et d’une administration qui lui était propre ? Qu’allait-il advenir ? La crainte régnait partout ! Erard n’avait-il pas fait publier un édit, dans toute la ville, annonçant que la charte octroyée par lui à la communauté de Bar était annulée, que tous les magistrats communaux eussent à cesser leurs fonctions, à remettre le sceau et la bannière de la ville, et à ne plus sonner la cloche du beffroi pour annoncer leurs réunions !

 

Prévenu par son gouverneur de l’émoi causé par sa désastreuse proclamation, Erard, comte de Brienne, s’emporta et, rassemblant ses meilleures forces de guerre, marcha sur Bar-sur-Seine avec le secret dessein de tirer vengeance de ses vils sujets…

 

Immobiles, la bannière de Bar-sur-Seine claquant au vent, les jurés et les bourgeois attendaient. Le pont-levis était baissé, la herse était levée, la ville était ouverte, gardée par la milice communale. Erard parut enfin, monté sur un cheval carapaçonné. Derrière lui apparaissait sa meute d’hommes d’armes, chevaliers et archers.

 

         Le maire et ses jurés passèrent le pont-levis et, agenouillés, vinrent recevoir le comte à peu de distance des murs. Sur un plat d’argent, les clefs de la ville lui furent offertes. « D’un geste dédaigneux et fier, il repoussa l’offre des bourgeois et les couvrant de son regard hautain : « Qu’est-ce à dire mes maîtres ! S’écria-t-il, ne suis-je plus homme à me faire respecter que je sache ? Etes-vous donc assez insensés pour vouloir résister à mes ordres ? Mais je saurai rabaisser votre orgueil et votre insolence ! ».

 

         L’assemblée communale et même les miliciens firent saisis par ces impertinentes paroles. Hugues Aubry, le mayeur, prit le parti de répondre à la malheureuse sortie du comte : « Monseigneur, dit-il, nous sommes et avons toujours été vos sujets dévoués, mais rien ne peut nous empêcher de défendre nos droits contre quiconque les attaque. Nous ne demandons pas mieux que de vivre en paix avec vous et nous vous supplions de nous laisser le libre exercice de la charte communale que votre bonté nous avait octroyée ».

 

         « J’ai rompu la charte de la commune, reprit le comte Erard, et rien ne pourra me la faire rétablir, car j’ai reconnu que c’était chose illicite et dangereuse. Du reste, il nous plaît de maintenir en notre main toute juridiction civile et criminelle ».

 

         Les bourgeois s’inclinèrent ! Ils comprenaient qu’Erard était inébranlable et qu’il leur faudrait désormais recourir à d’autres moyens pour garantir leurs privilèges si chèrement acquis.

 

         Après le court silence qui suivit  cet entretien, Erard pénétra dans Bar. Son regard orgueilleux et dominateur, son allure menaçante déchaînèrent de sourds murmures parmi la population exaltée. Les cris séditieux : Commune ! Commune ! », ne tardèrent à s’élever. Le beffroi qui s’était tu, mêla alors sa voix à celle grandissante du peuple. Surpris, le comte arrêta sa monture. Il regarda, interloqué, ahuri, tous ces gens qui osaient ainsi le provoquer. Le murmure de ses sujets en rébellion ne fit qu’augmenter et son excitation ne connut plus de bornes quand des pierres lancées vinrent lourdement frapper le casque de quelques uns de ses archers.

 

         Ce fut le signal du combat. Sur un ordre d’Erard, les chevaliers éperonnèrent leurs chevaux et chargèrent la foule sans armes, les archers bandèrent leurs arcs et tirèrent. Les pauvres gens, sans moyens de défense, s’enfuirent au milieu des cris des blessés et des appels des femmes dans les ruelles étroites du centre ville. Les plus vaillants d’entre eux, la rage au cœur, ne tardèrent pas à revenir, mais cette fois, armés de haches, de massues et se joignant à la milice hurlante, tous s’attaquèrent résolument et vaillamment à l’armée du comte ! Le combat qui s’étendit dans toute la ville avec de terribles corps à corps dura jusqu’au soir, jusqu’à ce que la garnison du château prisonnière des insurgés, put sortir de la forteresse par une issue secrète et dévaler les sentiers rapides de la colline.

 

Les Barséquanais ne purent alors tenir d’avantage. La plupart d’entre eux furent faits prisonniers et jetés aux oubliettes du château, les autres jonchèrent les rues ensanglantées de la ville ou expirèrent sous les pieds des chevaux des chevaliers ennemis. Les hommes d’armes d’Erard et ceux du château-fort, à qui toute liberté fut donnée, incendièrent, violèrent, pillèrent, massacrèrent encore et achevèrent la nuit – une nuit d’orgie -, dans les tavernes qu’ils avaient prises d’assaut.

 

         Pauvre Bar-sur-Seine et pauvres habitants !

 

         Après avoir disposé ses sentinelles sur le chemin de garde du mur d’enceinte de la ville,  et commandé de sévères patrouilles pour maintenir sa victoire, Erard monta au château des Comtes Milon. Dans ce château fameux dont il reste des vestiges sur la colline qui surplombe la ville, des feux s’allumèrent dans la grande salle du donjon. Erard fut fêté par le seigneur et les dames de la forteresse.

 

         Aux premières heures de l’aube, Bar-sur-Seine, meurtri et mutilé dans son cœur et dans sa chair, pouvait encore entendre les bruits de la fête qui, bruyante, se déroulait entre les murailles du célèbre manoir.

 

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