Guerres et occupations


L’accueil des Alsaciens-Lorrains dans l’Aube (1872-1876)




J’ai reçu plusieurs demandes de renseignements concernant les réfugiés Alsaciens en 1870. Etant moi-même intéressé, la famille de mon grand-père maternel Charles Kesselring étant de ces optants (Alsaciens-Lorrains qui ont choisi de quitter les territoires annexés par l’Allemagne en 1871, pour conserver la nationalité française), j’ai demandé à Monsieur Nicolas Dohrmann, Conservateur du patrimoine, directeur des Archives départementales, lui aussi d’origine alsacienne, si je pouvais vous donner une partie de sa magistrale intervention à la Société Académique au début de 2015.

Je le remercie chaleureusement de son accord. 

Après la double défaite en 1870 et en  1871 face à la Prusse, la France doit céder toute l’Alsace (sauf Belfort) ainsi qu’une partie des départements lorrains de la Moselle et de la Meurthe, dont la ville de Metz.

Les sources conservées aux Archives nationales, Départementales de l’Aube, ou Municipales de Troyes permettent d’avoir un bon aperçu de la manière dont le département a accueilli, en quelques années, près de 5 500 de ces immigrants de l’intérieur, et nous apportent nombre d’éléments sur l’accueil et l’encadrement religieux de ces populations, majoritairement catholiques, et sur la situation des Alsaciens-Lorrains d’après le recensement de 1876. En mai 1871, lors de l’entrée en vigueur du Traité de Francfort, Troyes compte déjà une petite communauté de 1 000 personnes originaires d’Alsace et de Lorraine, généralement installée dans le Quartier Bas. Essentiellement composée de familles ouvrières arrivées depuis la fin des années 1850, elle est organisée autour de la paroisse Saint-Nizier, où un prêtre, s’est même résolu à apprendre l’allemand pour enseigner le catéchisme. Relativement bien intégrée, cette communauté voit tous ses cadres voler en éclat avec l’arrivée massive de compatriotes ayant choisi la France. Dès la fin du mois de mai, Troyes en voit passer un certain nombre majoritairement originaires du Haut-Rhin. Le commissariat central estime à 483 le nombre de familles ayant séjourné dans la ville entre juin 1871 et avril 1872. Le manque de logements, le peu d’empressement des autorités locales vis-à-vis des migrants, n’incitent pas ces derniers à s’installer : seules 70 familles choisissent Troyes et l’Aube durant cette période. Ce n’est que lors de sa session d’automne, le 12 novembre 1871, sur proposition de M. Costel, conseiller général d’Estissac et président du tribunal civil de Bar-sur-Seine, que le Conseil général décide d’allouer 4 000 francs de secours « aux ouvriers nécessiteux de l’Alsace et de la Lorraine, qui se réfugieraient dans le département ». Une fois ce modeste budget adopté, l’inertie administrative est telle qu’il faut près de six mois et l’arrivée d’un nouveau préfet, Paul Cambon, pour que son utilisation au service des Alsaciens-Lorrains soit effective. C’est lui qui prend l’initiative de réunir le 3 avril 1872, sous la présidence du conseiller de préfecture, l’Alsacien Richard Brunck de Freundeck, 10 éminents représentants du monde politique, économique et social de la ville. Ces 11 hommes décident de créer un Comité alsacien-lorrain destiné à faciliter l’installation des Alsaciens et des Lorrains originaires des zones annexées dans l’Aube. L’enjeu : « Recueillir dans le département le plus grand nombre possible d’émigrants ne sera pas seulement faire acte de patriotisme, ce sera travailler dans l’intérêt du département en l’enrichissant d’une nouvelle population industrielle. De toute part des comités se fondent pour favoriser l’installation des émigrants. Le département de l’Aube ne voudra-t-il pas dériver à son profit une part de ce grand courant ? ». Le Comité se met en relation avec l’Association d’Alsace-Lorraine et avec les comités pouvant exister en zone annexée. Il se dote d’une commission des logements, chargée de rechercher les moyens de pourvoir au logement des émigrants à leur arrivée. Le Comité décide une politique de collecte de fonds. Le 2 octobre 1872, il lance une vaste souscription, relayée par une circulaire préfectorale aux maires de l’Aube. Malgré les difficultés économiques, la solidarité publique et privée se manifeste alors de manière éclatante et la plupart des communes participent à l’effort. En trois mois, la collecte rapporte 63 325 francs. Le Comité en 1873 et 1874, recherche des subventions auprès du Conseil général et du Ministère de l’Intérieur. Ce dernier lui accorde en 1874, 19 125 francs. Le Comité mène en mai 1872 une enquête auprès des employeurs, afin de connaître leurs besoins en main d’œuvre. Le Comité sert de bureau de placement, offrant par exemple en septembre 1872, 364 postes dans l’industrie et l’agriculture auboises, et en trouvant un titulaire pour 184 d’entre eux. Le Comité finance les déplacements professionnels. A l’automne 1872, 245 personnes bénéficient de bons de transport en train, à destination de Paris en majorité, mais également, pour 122, de 15 gares auboises, notamment situées dans le vignoble (période des vendanges). 10 Alsaciens-Lorrains gagnent Bar-sur-Aube, 18 Bar-sur-Seine et 24 Polisot. 20 personnes se rendent à Vendeuvre, 4 à Romilly. Le Comité accompagne 20 jeunes dans l’apprentissage d’un métier. Le 2 novembre 1872, le Comité estime que près de 3 000 migrants sur un peu plus de 5 000 personnes, dont 1 238 « optants », n’ont pas eu besoin de son aide pour trouver du travail. Le Comité assure des secours financiers et en nature, qui s’élèvent à près de 69 500 francs. Il se charge d’acquérir des habits, des chaussures, des aliments pour la cuisine populaire du faubourg Croncels. Il accorde des aides pour le chauffage et l’éclairage, le transfert des meubles depuis les zones annexées jusque dans l’Aube ou encore le port du courrier. Le Comité prend en charge les soins médicaux des immigrés les plus pauvres. Le docteur Carteron examine 200 patients, dont deux orphelines de l’établissement du père Brisson, qui sont soignées pendant trois mois pour la petite vérole. Le Comité trouve des logements à loyers modérés, susceptibles d’accueillir les Alsaciens-Lorrains de passage, mais également ceux désireux de s’implanter définitivement dans le département. La question du logement des premiers « passagers », est réglée avec la location de l’atelier de l’ancienne fabrique Quinquarlet-Dupont, rue de Preize. Le site accueille également les jeunes Alsaciens-Lorrains désireux d’échapper à la conscription allemande et de passer leur commission de révision dans l’Aube. Le nombre de passagers baisse entre 1872 et 1873 : la moyenne mensuelle de 65 au cours du deuxième semestre 1873, tombe à 47 du 1er janvier au 30 octobre 1874. La commission des logements loue 3 immeubles rue Chardonnet, 5 rue des Noës, et 4 rue de Preize, susceptibles d’accueillir de 255 à 280 personnes. Le Comité alsacien-lorrain, fin 1872, 1873 et 1874, aide les associations religieuses alsaciennes-lorraines et l’éducation primaire. Ces sujets font l’objet de vives discussions. Le groupe de M. Desforges prône une aide financière à l’Œuvre catholique et la création d’écoles assurant des cours en français et en allemand aux jeunes immigrants, filles et garçons, d’autres, comme MM. Buxtorf, Douine ou Fréminet, estiment que le Comité sort de ses missions en excluant les quelques immigrés protestants et en s’aventurant dans le domaine de l’éducation. Le Comité tente, avec l’aide de la police, d’exclure de la liste de ses bénéficiaires les Alsaciens-Lorrains déjà présents en France avant la guerre de 1870-1871. Le Comité perd ses dernières raisons d’être avec la quasi-disparition des passagers transitant par Troyes, et la prise en charge des indigents originaires d’Alsace et de Lorraine annexés par la ville de Troyes et son bureau de bienfaisance. Il est dissout le 1er novembre 1874, après avoir récolté 88 449 francs, pour secourir 2 200 réfugiés. La presse troyenne publie : « Le département de l’Aube s’est distingué entre tous, par sa charité, dans l’œuvre si patriotique des Comités alsaciens-lorrains, fondés pour venir en aide à nos infortunés compatriotes, réfugiés en France. Que tous ceux qui ont bien voulu aider le Comité dans l’accomplissement de cette œuvre reçoivent ici ses vifs remerciements ». Le Conseil général subventionne les logements à loyer modéré et la mairie de Troyes s’investit dans l’éducation primaire : apprendre aux plus jeunes (52 garçons et 62 filles en 1873) à maîtriser la langue française, tout en ne les obligeant pas à perdre la pratique de la langue allemande, perçue comme chance pour la France dans les années à venir. Une première classe bilingue français/allemand est ainsi ouverte dès avril 1873 dans l’école de filles de la rue du cloître Saint-Etienne. La classe (26 enfants en 1873, 39 en 1874) est confiée à une sœur de Saint Vincent-de-Paul née à Cologne. En 1874, après avoir accepté un don de 3 000 francs de la part du Comité, la commune consent un effort similaire pour les garçons originaires d’Alsace-Lorraine. Seuls 18 élèves Alsaciens-Lorrains fréquentent l’école : un rapport au maire de Troyes explique cette situation par la pauvreté de nombreuses familles, qui ne peuvent faire face aux frais d’éducation, et par le mépris ressenti par celles qui envoient leurs enfants à l’école : « Les autres élèves s’en éloignent, les regardent d’un air de dédain très visible et accablant pour eux. Alors ils fuient l’école alléguant qu’on les regarde de travers parce qu’ils sont Alsaciens, ou qu’on les traite de Prussiens : cause d’aigreur et de découragement pour les parents ». Devant cette situation, le conseil municipal décide en 1874 d’assurer désormais l’habillement des enfants Alsaciens et Lorrains éloignés de l’école par leur pauvreté, en ouvrant une quatrième classe, bilingue qui leur est réservée, dans l’école rue Saint-Vincent-de-Paul.La nouvelle communauté troyenne, en majorité de religion catholique, bénéficie d’un fort soutien de la part de l’évêque Emmanuel, Jules Ravinet et du clergé local. Ce dernier, renforcé par les prêtres alsaciens ou mosellans expulsés du Reichsland du fait de leur appartenance à un ordre interdit en Prusse, comme les Jésuites, considère en effet les immigrés comme une population attachée à sa foi et qu’il s’agit de conforter dans cet attachement, voire d’utiliser comme un exemple pour des Troyens ou des Aubois plus détachés de la pratique religieuse. L’Œuvre catholique des Alsaciens-Lorrains est créée dès octobre 1872 pour encadrer les fidèles, veiller au maintien de la pratique religieuse et secourir les familles méritantes les plus nécessiteuses. Sur le plan religieux, l’Œuvre investit la paroisse Saint-Nizier, fréquentée par les Alsaciens depuis la fin des années 1850, ainsi que la chapelle de la résidence des Jésuites, rue des Terrasses. Le père Thro encadre sa communauté, par des processions massives, comme la Fête-Dieu et l’Assomption (en 1873, 1 400 membres de la communauté), et surtout des célébrations en langue allemande, dans les deux lieux de culte. La première de ces célébrations, largement relayée par la presse conservatrice, se tient à Saint-Nizier le 27 octobre 1872. Le père Thro institue également deux cours de catéchismes, l’un destiné aux enfants qu’il prépare à la première communion, l’autre pour les adultes, ainsi que deux congrégations : une « congrégation du zèle pour le salut des âmes », et une congrégation d’hommes, destinée à former des familles chrétiennes. Sous l’impulsion du père Thro, l’Œuvre s’illustre par sa défense des particularismes linguistiques et religieux de la communauté, et par un patriotisme farouche, à même de séduire les autorités locales. L’Œuvre se dote d’une bannière biface, noire (en signe de deuil des provinces perdues) et verte (symbole de l’espoir), frappée d’une devise à la fois religieuse et patriotique : « Alsace et Lorraine. Foi et Espérance ». Le père Thro fait réaliser des rubans aux deux couleurs, portés par les hommes lors de grandes processions. En 1875, après le départ du père Thro, la direction de l’Œuvre est reprise par d’autres Jésuites bannis des zones annexées, le R. P. Greff (qui crée l’œuvre de la Propagation de la foi), le Strasbourgeois Louis Zugmayer, qui développe une Congrégation d’Enfants de Marie et un Comité de dames chargé de récolter des fonds, par des subventions annuelles de la Société d’Alsace-Lorraine voire par des loteries, comme en 1879 et 1880 et d’habiller les enfants pauvres pour leur permettre de fréquenter l’école et le culte, et enfin le R. P. Jung qui rattache la communauté à la cathédrale au cours de l’année 1878. Leurs actions, relayées par la Société de Saint-Vincent-de-Paul et surtout par sa commission de Saint-Régis, chargée de « s’occuper gratuitement du mariage civil et religieux de tous les indigents », témoignent d’une persistance de la pauvreté au sein de la communauté des migrants. Entre 1874 et 1884, cette commission gère ainsi 300 mariages d’Alsaciens-Lorrains. Le témoignage du père Jung, en 1884, permet également de constater que les attaques verbales des Troyens contre les Alsaciens-Lorrains, et notamment contre les plus jeunes, traités de « Prussiens » à l’école, persistent encore plus de dix ans après l’installation de la majeure partie de la communauté. En 1876, la communauté alsacienne-lorraine de l’Aube est forte de près de 5 500 membres, sur 255 217 Aubois. C’est une population peu aisée, très majoritairement catholique et troyenne, où les migrants se concentrent dans le Quartier bas, autour de Saint-Nizier, la paroisse Saint-Rémi, mais également les faubourgs, autour des rues de la Visitation, des Terrasses, des Capucins. Dans cette zone, les 58 ménages Alsaciens et Lorrains, soit 213 personnes, représentent 7 % de la population. Ce sont essentiellement des ouvriers dans la force de l’âge, employés dans l’industrie textile auboise, et de leurs familles. Il y a quelques professeurs, quelques professions libérales, ainsi que des rentiers, mais la majorité des hommes sont fileurs, teinturiers, bonnetiers, voire simplement « journaliers ». Les femmes, souvent mères de familles nombreuses, sont bonnetières, fileuses, ou domestiques.C’est un groupe encore assez endogène en 1876, ce que ressentent sans doute les Troyens qui les accusent d’être des « étrangers », des « Prussiens », mais où l’ouverture vers la communauté auboise est déjà perceptible, comme en témoignent par exemple les 4 couples « mixtes » recensés parmi les 58 ménages du 3e canton. La disparition des classes spéciales, la mise progressive en sommeil de l’Œuvre catholique, et l’exogamie croissante de la communauté accentuent encore l’intégration dans les décennies suivantes, à tel point que la composante alsacienne-lorraine de la population auboise finit par être totalement intégrée, ne laissant aujourd’hui, comme trace manifeste de son installation, qu’une forte proportion de noms à consonance germanique… ».

La Société académique de l'Aube éditera le texte dans sa totalité dans son prochain volume des "Mémoires", début 2016.

 

Mon ami Robert Poisson me dit que son arrière grand-père Alexandre Zinniger, de Thann, faisait partie de ces Alsaciens. Il était mécanicien aux chemins de fer de Romilly-sur-Seine. Robert se souvenait que son parent lui avait dit que les Troyens les appelaient " les Prussiens ", et que très longtemps, le quartier où ils s'étaient regroupés (cet instinct grégaire, rassurant, de tous les immigrés), c'était " la petite Prusse ". D'autre part, en raison de son rôle pédagogique et politique, vous pouvez ajouter une illustration d'un livre exceptionnel : " Le Tour de la France par deux enfants ", André et Julien ont promis à leur père sur son lit de mort : " Nous resterons Français ". Depuis 1872, avant même la promulgation des Lois Jules Ferry, ce livre a contribué à l'instruction, à l'éducation des écoliers. Ce fut le livre de mes grands-parents lorrains dans les années 18901900, et, dans la foulée, le mien, quand j'avais 8 ou 9 ans ! 

  

        Une de mes lectrices, Mme Harriong, me signale que ses aïeuls ont sans doute fait le choix de Troyes, car ils évoluaient dans l’industrie textile (fileur, tisseuse, ouvrier de fabrique…). Au recensement de 1876, ils habitaient place Saint-Nizier, à celui de 1881, rue Surgalle, puis Faubourg Saint-Jacques et rue Kléber. Deux de ses grandes tantes se sont mariées à Troyes avec des Alsaciens.

 

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