Guerres et occupations...



le Massacre de Buchères


la lanterne des morts
la lanterne des morts

68 morts (dont 35 femmes, 4 bébés de 6 à 20 mois, 10 enfants de 2 à 13 ans, 6 de 14 à 18 ans) , 50 maisons incendiées, personne n’a oublié le massacre de Buchères du 24 août 1944.

 

De nombreux livres, articles de presse, ont été écrits sur cette commune martyre, il y a eu aussi les témoignages de Mme Dossot, M. Stacoffe, Mme Martin, M. Patour, M. Wuertz, Mme Farinet, Mme Redon, Mme Vermant…

Mais il y en a un qui n’a jamais été publié. Robert Patin (sa maman ayant été grièvement blessée), avait écrit à nos journaux locaux (la dernière fois le 24 août 2000), pour rétablir certaines vérités, mais cela n’a jamais été publié.

 

C’est pourquoi il m’a confié les écrits de son Père Joseph, datant du 18 octobre 1944. Par devoir de mémoire, 68 ans après, je vous en donne quelques extraits.

  "En juin 1940, les Allemands avaient occupé et pillé complètement notre appartement Place Mal Foch. J’habitais donc à Buchères, sur la route nationale Paris Belfort (en face le monument actuel), avec mon épouse, ma belle-mère et mon fils. Le mercredi 23 août 1944, sur la route, des FFI font des barricades. Le lendemain matin, nous voyons passer 1 Allemand en moto, suivi d’un camion chargé de troupes qui s’arrêtent à 30 mètres de chez nous, et la fusillade commence. Nous nous couchons dans notre cuisine… et gagnons le sous-sol. Les balles sifflent de tous côtés et s’écrasent sur nos murs. Au bout d’une ½ heure, profitant d’une diminution de la fusillade, nous gagnons la cave dont l’accès est extérieur à l’habitation. Il y a de très courtes accalmies, nous en profitons et descendons des matelas, de l’eau, du pain, du lait, du beurre, des bols et assiettes, au cours des accalmies. Les balles sifflent toujours quand nous remontons. Vers midi, accalmie. Je remonte dans la maison. Les Allemands sont toujours près de la barricade.... Presque aussitôt le combat reprend, acharné. De la cave nous entendons les explosions de grenades et le sifflement des obus. Nous entendons qu’on occupe la maison. Les Allemands tirent de notre maison. Bruits de portes défoncées, coups de feu, explosions se succèdent sans arrêt... A un moment, nous entendons que les Allemands sont questionnant dans l’escalier de la cave. Le ton nous paraît être une espèce de sommation que nous ne comprenons pas. Ma femme ne veut pas que j’ouvre  parce qu’ils tueront Robert et moi. C’est moi qui vais ouvrir, dit-elle. Elle ouvre la porte, voit l’Allemand en haut des marches et crie : nous sommes des femmes, frauen, frauen, frauen . L’Allemand la voit et lui jette une grenade qui lui tombe dans les jambes. Elle s’effondre en criant frauen. L’Allemand envoie une deuxième grenade. C’est un jeune, 18 à 20 ans. Les deux grenades ont explosé sur le ciment, à 20 cm de ma femme, la blessant ainsi que, la deuxième, ma belle-mère : cris, hurlements de douleur. Mon fils et moi refermons la porte sans nous soucier, à partir de ce moment, des Allemands qui ne lancèrent plus de grenades dans la cave. Les vêtements arrachés, noire de poudre, ma femme gît à terre sur le ciment, les jambes fracassées par les grenades, les deux yeux paraissant crevés, elle est inondée de sang. Elle a le ventre tout ensanglanté et je crains une autre blessure. Impossible de la déplacer d’un centimètre. Elle hurle de douleur quand on essaie de la toucher, et la place manque dans cette cave étroite (2 m x 4 m) pour la bouger et même la soigner. On lui glisse un oreiller sous les reins. Ma belle-mère semble moins touchée. Elle perd beaucoup de sang. Avec ma ceinture et ma cravate, Robert et moi garrottons sa maman et sa grand-mère... Ma femme, qui n’a pas perdu connaissance, est heureuse de ce qu’elle a fait. Sans cela ils descendaient et vous tuaient tous les deux Et nous apprendrons après qu’elle avait raison L’air devient empesté de fumée, car les Allemands mettent immédiatement le feu à notre maison et à toutes les dépendances. La maison et les dépendances vont brûler pendant 4 heures au-dessus de nous et cela ne sera pas complètement éteint quand nous en sortirons à 18 h 30. Je veux sortir pour aller chercher du secours. Ma femme et mon fils me supplient de ne pas le faire : Ils vont te tuer et revenir ! Longtemps, nous entendons les Allemands qui parlent, vont et viennent, les explosions. L’électricité s’éteint, la canalisation étant brûlée par l’incendie. Nous entendons le petit chien qui hurle et gémit (on le retrouvera avec le chat, calcinés sous la cuisinière). .. Nous n’entendons plus les Allemands, puis ils reviennent. Robert les entend, et nous faisons les morts… Je sors jusqu’au haut de l’escalier de la cave et je vois dans une fournaise, la maison brûler… Ma femme m’empêche d’aller chercher du secours...Vers 18 h 30, nous entendons des appels. Nous sommes secourus, les Allemands étant partis, par les habitants de la partie du village restée indemne : Mr Gur, sa fille Josée (mon épouse), Mr et Mme Repiton... Grand-mère est transportée immédiatement sur une porte, à la Mairie pour y être pansée. Nous attendons, pour transporter ma femme, le Docteur Scapula… Vers 20 h, alors que M. Gur et Josée lui font un premier pansement, le lieutenant FFI fait prévenir les habitants d’avoir à évacuer le village avant ½ heure, parce qu’ils vont attaquer de nouveau. Tout le monde dans le village part immédiatement, s’éloignant des Allemands et de Troyes… Nous ramenons ma femme chez elle sur une échelle… Nous trouvons une petite charrette à bras non brûlée chez un voisin, mettons ma femme dessus et Robert l’emmène sur son échelle vers Saint-Thibault… Il n’y a plus d’habitants dans le village, sauf les blessés… Ma bicyclette est indemne, je pars chercher ma belle-mère, blessée aux cuisses, à la Mairie, et l’installe sur le porte-bagages… Nous arrivons chez le Dr Scapula. Ma femme est mise sur un petit lit, la grand-mère à terre, sur un matelas. Nous les veillons Robert et moi… Le samedi soir, des Allemands sont signalés dans le bois du docteur. Nous remettons ma femme sur son échelle, ma belle-mère sur ma bicyclette, et quittons rapidement St-Thibault pour Les Bordes… Ma femme passe la nuit sur son échelle… La ferme manque d’eau, le puits est tari, les rats nous mangent notre pain de 2 kg. Le matin, le Dr Scapula nous fait prévenir que Troyes est délivrée… Ma femme hurle de douleur à chaque heurt de la charrette, nous marchons à 2 km/heure…Une ambulance emmène ma femme à la clinique Mérat. Là, pas d’eau, pas de gaz, pas d’électricité, pas de radio… Mercredi on lui enlève un œil, qui est complètement putréfié, les jambes sont à couper mais le médecin attend car elle n’aurait pas supporté l’opération…".

 

Madame Patin, 2 ans après ne voit pas non plus de l’autre œil qui a reçu un éclat de grenade, et elle ne marche pas encore... Malgré la promesse des pouvoirs publics, aucune des dépenses faites par M. Patin depuis le 24 août 1944, ne lui a été remboursée…

 

       A l’époque, M. Patin était sous-directeur des Papeteries Bolloré à Troyes, avant d’être Directeur de l’usine de Scaër.

 

          

         Le 24 août 2017, les journaux locaux consacrent 2 pages pour le 73° anniversaire du Massacre de Buchères, avec à la une « Témoignage méconnu...». L’excellent journaliste Jean-Michel Van Houtte, a retrouvé le témoignage de Frédéric Repiton, 26 pages tapées à la machine à écrire, presque illisible, mais très détaillées, heure par heure, de cette terrible journée !

        Je possédais aussi une copie semblable, mais mon épouse avait toujours refusé que j’en fasse part. Il a fallu donc attendre 73 ans, pour faire connaître des détails jamais publiés, et le rôle joué par mon beau-père le pharmacien Jean Gur et sa fille Josée 17 ans (mon épouse), une des survivantes de ce massacre. Roger Bruge avait pourtant sorti en 1994 un livre de référence, « 1944 le temps des massacres », où il consacrait 29 pages sur Buchères, dont 9 parlent de mon épouse et son père ! Quelques passages : « Josée ne tient aucun compte  des conseils de prudence… M. Gur et sa fille qui a fait du dispensaire, de l’hôpital et de l’assistance sociale, vont secourir comme ils  le peuvent les Patin… ils organisent à la mairie une salle de pansements et un dortoir où les blessés pansés seront couchés sur de la paille et couverts… faisant preuve depuis le début des événements d’un admirable sang froid, Josée… M. Gur et M. Repiton réussissent à calmer les Allemands qui arrêtent de mettre le feu au pays et de tuer tous les habitants qu’ils voient… ». J’espère que mon épouse ne lira pas ce que je viens d’écrire, car elle voudrait que je l’efface !

 

    

 



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