Communes auboises



Forêt-Chenu


Un petit hameau perdu dans les bois. Son territoire n’est qu’une clairière ouverte sur les contreforts du plateau othéen. Vers l’est, il y a le Promontoire de la Réserve de Javernant, les perrières de Saint-Phal, le mamelon de Genevreux où croissent, comme son nom l’indique, les genévriers et les Crocs-Rouges, au sud, on voit le clocher d’ardoises de l’église Saint-Pierre d’Ervy. Son nom montre clairement sa situation sylvestre, en précisant l’espèce dominante qui peuple les futaies. En effet, ce sont des forêts de chênes, par opposition aux forêts de châtaigniers utilisés dans les charpentes de la ville de Troyes.

 

Est-il une localité plus humble et plus tranquille que Forêt-Chenu ? Rappelons la curieuse vie de Jamerey Du Val, ce jeune pastour d’Arthenay qui s’évada de son humble existence de porteur de houlette pour devenir finalement l’érudit bibliothécaire des ducs de Lorraine. Parti de son village près d’Etourvy et marchant dans la direction de la capitale, Jamerey Du Val rencontra en Champagne un endroit écarté dans une forêt épaisse où se groupaient une dizaine de chaumières habitées par des bûcherons et des sabotiers. Faute de fontaine ou de puits, les femmes allaient chercher l’eau à un demi-quart de lieue, c’était pour elles une rude tâche. Pris de pitié, lorsque la fortune lui eût souri, le passant se souvint du pauvre hameau et moyennant 400 livres, il y fit creuser un puits, « ce qui était une grande et sainte générosité ». Forêt-Chenu ne possédait qu’un unique puits pour tous ses habitants. La tradition de ce puits est bien connue : il mesure 33 mètres de profondeur, ce qui est un chiffre fatidique : « l’âge du Fils de l’Homme »… La nature s’est farouchement opposée à ce que les puisatiers  entrassent plus profondément au sein de la Terre. Elle leur suscita un obstacle infranchissable : c’était un monstrueux bloc de grès, dont on ne put mesurer le volume. Il résista à toutes les morsures du pic. Des mines furent même forées et demeurèrent inutiles. Il fut impossible de descendre plus loin. Le puits est resté évasé en forme de cloche et il parait qu’au fond, un cheval pourrait « s’y retourner avec facilité ».

 

Quelques maisons se sont donc agglomérées, non autour d’une chapelle miraculeuse, ou d’un ancien sanctuaire druidique, mais autour d’un bon puits qui ne tarit jamais. Il jauge 60 mètres de fond et il a droit à la reconnaissance des habitants et des bêtes, car il donne avec libéralité une eau magnifiquement pure : jamais hameau n’a subi d’épidémie, « c’est une preuve formelle ! ». Dans la mémorable  année de 1893 où il ne tomba pas une goutte de la saison, le puits de Forêt-Chenu accusait un étiage de 8 mètres qui défiait cette sècheresse proverbiale.

 

En 1935, Forêt-Chenu domptait 56 âmes (40 grandes personnes et 16 enfants).

 

         Malgré sa minime importance, 2 grosses communes ne se disputaient pas moins la possession de ce hameau. C’est ainsi que 13 maisons étaient sur le territoire de Saint-Phal et 3 rattachées à Chamoy. Ceux qui relevaient de Saint-Phal, devaient faire 14 kilomètres pour aller voter. On comprend alors la faible valeur qu’ils attachaient à leurs droits civiques. Les ressortissants de Chamoy étaient un peu mieux traités : ils n’habitaient qu’à 3 ou 4 kilomètres de leur mairie.

 

         Une borne de finage a été trouvée sur laquelle, malgré l’usure du temps, on trouve 2 blasons, nous éclairant sur les noms des anciens propriétaires respectifs de la contrée. Côté nord, on relève les armes de la famille de La Roère, originaire d’Italie, qui détint entre autres seigneuries, celles de Chamoy, de Sommeval et de Vaussemain. Le côté sud ressortissait de Saint-Phal. Le blason est celui des Vaudrey, originaires de Bourgogne, qui avaient adopté cette devise : « J’ai valu, je vaux et Vaudrey ».

 

Les gens de Forêt-Chenu vivaient surtout de la forêt. Quand le gibier était abondant, des troupes entières allaient à l’affût aux sangliers. Le gros travail d’exploitation des coupes fournissait pendant la morte-saison un salaire que nul autre travail ne pourrait remplacer. Le chauffage familial était assuré avec facilité et profusion. Les enfants jouissaient des dons de la forêt : ils cueillaient les violettes, primevères, muguet, les fraises, les champignons, les girolles, les gros pieds, les coulemelles, les bizets et charbonniers. Le paysan en rapportait des viornes et du bois noir pour faire ses paniers, des manches d’outil, les mousses et les feuilles mortes pour compléter les litières, il émondait la « ramace » pour faire des balais de « boulin »…  Les bois avaient encore d’autres secrets. En 1814, comme en 1870, aux heures d’invasions, les anciens trous à minerai de fer avaient formé des cachettes introuvables.

 

Les habitants de Forêt-Chenu se sont livrés à certaines industries : n’ayant qu’à creuser dans leurs clos pour y trouver des dépôts d’argile ferrugineuse, plus ou moins expurgée de silex, une briqueterie fuma longtemps sur le coteau, grâce aux ramillons abondamment fournis par les coupes. Elle travaillait encore pendant la guerre 1914-1918 et marchait au compte d’un usinier de Nogent-sur-Marne qui exploitait en même temps l’usine à chaux de Chamoy. Il y avait aussi une carrière qui alimentait 2 fours à chaux aux environs de 1850. Le lieu-dit « Le Chauffour » est significatif. La carrière de craie fut exploitée en 1895, par M. Lamblin, propriétaire du château de Chamoy qui se livrait dans son parc à l’industrie du « blanc de Troyes ». Pendant quelques années, cette production fut prospère.          

 

Revenons au puits donné par Jamerey Du Val. En 1935, les habitants réclamaient l’eau courante. En effet, ses 2 communes mères venaient d’obtenir l’élément liquide qui gravit la pente de Saint-Phal et s’élève à Chamoy au-dessus de la Poële. Mais le Génie Rural décida qu’il ne serait pas décent d’abandonner le puits, après une aussi belle carrière : « on a constaté qu’il contient  une colonne d’eau mesurant environ 12 mètres de hauteur. On a voulu mettre la nappe aquifère à l’épreuve et pendant toute une journée, une pompe a fonctionné en y puisant. Le niveau de l’eau n’a baissé que de 3 ou 4 mètres. Ce serait la preuve  que la nappe est bonne et qu’on peut s’y fier pour l’alimentation du hameau. Un moteur électrique sera installé dans une cavité aménagée dans la paroi même du puits. Il aspirerait l’eau et la refoulerait dans un réservoir pour la distribution chez l’habitant. Cela coûterait environ 55.000 frs. Saint-Phal y participerait pour les 2/3 et Chamoy pour 1/3, en dehors des subventions de l’Etat ». Le Génie Rural voulut mettre un lavoir, mais les ménagères de Forêt-Chenu ont répondu qu’elles préféraient faire leurs lessives chez elles.

 

A Bouilly, on faisait usage d’un proverbe non dénué de bon sens, et « Passer par Forêt-Chenu pour aller à Troyes », se disait de quelqu’un qui s’attardait volontiers dans les circonlocutions et les détails oiseux.

 

La fête avait lieu le 17 mai, c’est la Saint-Phal. Elle était très réputée. Printanière, elle se parait de muguet et d’aubépines. La jeunesse des environs s’y donnait rendez-vous, et buvait du cidre mousseux, une des productions du lieu.  

 

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